Gabriel Goubet

réalisateur

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Gabriel Goubet / réalisateur / director

Ca y est, j'ai vu New YorK.

New York, enfin. Alors chaque jour, une chronique.

New York - Jour 1

Roissy Charles de Gaulle. Notre airbus A300 est rempli comme un oeuf. Mon voisin est entré dans l'avion, a replié sur ses genoux sa veste noire et avalé une pilule bleue. Il s'est endormi aussitôt le veinard. En ce qui me concerne, je devine dans l'instant le calvaire qui m’attends : mon mètre quatre-vingt-dix est en contradiction totale avec les normes de transport internationales. A peine suis-je assis que j'ai l'impression d'être tombé soit sur un siège cassé soit sur une aberration rare, un siège plus petit que les autres. Hé non Pépère, ton siège est comme les autres. C'est toi qui n'est pas comme les autres, avec un corps de rugbyman à la retraite dont le seul avantage est que peu de personnes à part ta mère n'osent t'affronter de face. J'avais pourtant négocié à l'embarquement une place à côté d'une porte de secours. Mais le fait de pouvoir étendre mes jambes ne m'apportera jamais le sommeil, tant le creux que j'ai au niveau des reins et la petitesse GLOBALE du fauteuil empêchent toute décontraction.
Pendant le vol, je remarque que la passagère derrière moi s'est mis une couverture sur la tête pour dormir. Je ne résiste pas à la photographier avec mon Holga. Le coup de flash fait tourner quelques têtes intriguées, vite absorbées par Tom Cruise qui descend une tour de Dubaï en courant la tête à l'envers sans être décoiffé.
Le repas que l'on nous sert est une prouesse supplémentaire dans le concept du low cost, et je m'interroge une fois de plus sur les stratagèmes industriels qui réussissent à nourrir-gaver les gens sans que cela ne coûte que dalle.
Le deuxième film est un navet retentissant de mièvrerie avec Matt Damon et Scarlett Johansson : "Un nouveau départ". Ca sonne bien pour mon premier voyage à New York. Comme il m'est impossible de trouver le sommeil je choppe les écouteurs. Matt a deux enfants et manque de pot la maman est morte. A la recherche d'une "aventure à l'américaine" (c'est Matt qui le dit), il décide d'acheter un zoo dont tout le monde se fout. Coup de chance de dingue, c'est Scarlett qui gère le zoo ! La vie est bien faite on a tort de trop s'inquiéter et je vous laisse deviner la fin. L'image du film est massacrée par le format carré de l'écran de l'avion, je me demande d'ailleurs si les films ne sont carrément pas remontés de manière simplistes tendance "grand public on fâchera personne" pour les versions diffusées dans les avions. Il n'y a que des plans poitrines fixes, ou des gros plans. Ca parle tout le temps, sans pause. En fait c'est un film transformé pour l'avion, un peu comme le hachis Parmentier que l'on nous a servi. Ce n'est plus de la nourriture ou du cinéma, ce sont des souvenirs...
JFK. Nous sommes tous debout, priant que la porte de l'avion s'ouvre enfin, transis et blafards, après ce voyage long et uniforme. Mon voisin, la cinquantaine mince, se tient à côté de moi. Je ne sais pas si c'est le fait d'avoir dormi côte à côte pendant 7 heures mais nous engageons un peu la conversation. Il se présente : "AB" (prononcez Haibi) Il est new-yorkais mais ça je l'avais déjà vu en jetant un coup d'œil discret lorsqu'il avait rempli sa feuille de douane. AB pour Abraham donc. Je lui demande s’il pense qu'il est préférable que je prenne le métro ou un taxi pour rejoindre l'appartement que j'ai loué. Après quelques instants il me propose de partager ensemble un taxi. Il va lui aussi sur Brooklyn et je me dis que tout ça est très bon signe : je ne vais pas galérer à dix heures du soir à découvrir comment fonctionne l'immense métro de New York.
Le trajet vers Williamsburg, l'un des nombreux quartiers de Brooklyn, est plus court que je ne pensais. Mon hôte John est là pour me donner les clés et des petites infos sur l'appart. On discute un peu. Il a fait une école d'art et maintenant il est dans le transmédia pour des projets à caractère social (comprenez : il aide des fondations à rendre cohérente leur com'). Il est très ouvert et il n'hésite pas à me refiler quelques adresses pour manger, faire une lessive, ou découvrir des cinémas de quartiers. Cool. Son appart est pas très grand, donnant sur un cour intérieure... heu... très intérieure je dois dire. En même temps je ne suis pas venu ici pour regarder par la fenêtre. John s'enfuit et je prends une douche dont je rêve depuis je ne sais combien de temps, je m'écroule sur le canapé-lit de la chambre. Le temps de compter jusqu'à dix, et demain, enfin, après dix ans de tentatives, je marcherai dans New York, la ville Monde.

New York - Jour 2

Autant le dire tout de suite : New York en juillet c'est caliente, caliente ! Je me réveille en sueur, persuadé qu'il est déjà trois heures de l'après-midi, que ma première journée est déjà bouffée par le sommeil obligatoire du décalage horaire. Hé bin non, il est 8 heures et une migraine de folie a pris le pouvoir sous mon crâne. Je ne suis pourtant pas le genre à avoir mal à la tête, mais là j'ai juste l'impression d'avoir pris la veille la cuite de ma vie. J'ai beau me masser les tempes, chercher une meilleure position, rien n'y fait, une pince géante me serre la caboche.
Je me lève, prends une douche et me fait un petit dèj'. Rien ne change j'ai toujours aussi mal, voire même un peu plus. Soudain c'est le drame souterrain, une formidable envie de vomir m'étreint. Le petit dèj' a décidé de faire un aller-retour direct sans passer par la case digestion à moins que ce ne soit le hachis aérien de la veille qui finalement a changé d'avis et veut retourner dans sa barquette aluminium. Je me précipite dans la salle de bain histoire de faire connaissance avec les chiottes de près. Ouf, ça va un peu mieux mais je me sens incapable d'aller découvrir Manhattan dans cet état. Retour sur le lit pour du sommeil supplémentaire. Le temps de m'allonger et j'oublie la chaleur...
14 heures. Ça va mieux. Il me fallait ça en fait. Je choppe mon Holga, un peu de fric et je file. Devant mon immeuble deux vieux sont assis sur des chaises pliantes. Face à eux une Ford portes ouvertes diffuse de la salsa à fond. Cool, le ton est donné. C'est l'été à New York faut en profiter mon pote.
La tête me tourne, j'ai l'impression d'avoir fumé 3 joints et j'avance dans Williamsburg. C'est le quartier des artistes, des jeunes, des bobos (si tant est que l'on puisse affubler les américains de ce patronyme). La foule est là, sur les trottoirs, dans les voitures. Dans trois ou quatre ans les loyers vont monter et tout ce petit monde ira chercher des apparts un peu plus loin. Ici pas de buildings, des rues à taille humaine, des échoppes colorées, des terrasses, des fleuristes, des boutiques à bonbons-chips. Je rejoins Bedford avenue pour choper le métro. Mon estomac m'informe "hé mon pote ils m'ont l'air de faire des shawarmas dans ce resto, ce serait pas mal qu'on passe à autre chose après la dégringolade de ce matin non ? " Je valide et j'entre. Je commande un sandwich. Ca sent bon et pleins de jeunes ont la même idée que moi. Mon "Thanks sir" et mon "You're welcome" ont l'air passer comme une lettre à la poste. Je reprends des couleurs. Je décide de ne pas prendre le métro tout de suite. J'ai besoin de m'imprégner un peu d'abord. De quoi je ne sais pas mais mon Holga va m'y aider. Je me plante au coin de la rue et j'attends. J'attends LA photo. Longtemps. Le Holga c'est de l'argentique, donc pas moyen de savoir si le cliché est bien ou pas, et pis faudra encore patienter quelques semaines avant le développement, et ça j'adore, ne pas savoir ce que cela va donner. Beaucoup de jeunes dans la rue. C'est un peu la cour des miracles. Des groupes de filles en balade, des couples qui se roulent des patins, qui se tiennent la main. Pas beaucoup de gens au-dessus de cinquante ans. Un type bossu tourne en rond portable à l'oreille. Une brune en jupe noire téléphone à quelques mètres. Deux filles tatouées attendent avec leurs vélos. A plusieurs reprises des gens me demandent une direction. Un gros black et ses potes puis une petite asiatique, toute menue. Je me rends compte que mon anglais passe bien. En même temps il y a tellement de gens différents, aucune raison que je ne sois pas New Yorkais moi aussi non ?
Je rate une super photo quand deux jeunes filles se font un "Hug" juste devant moi. J'ai pas osé. Elles étaient très proches. Le temps de me promettre de ne pas flancher la prochaine fois, j'aperçois un black splendide qui arrive vers moi, son vélo sur l'épaule. Du monde s'approche, je sens le cliché venir, sans savoir pourquoi. Je me rends compte que la fille brune a rendez-vous avec lui. Ils se rejoignent. Ils sont splendides. Je shoote, clac. Je rembobine aussitôt et je shoote dans la foulée les deux filles tatouées qui discutent avec trois types tatoués eux-aussi.
Je m'engouffre dans le métro. La carte avec voyages illimités sur tout le réseau pendant une semaine c'est 24 dollars, hyper correct. Les rames sont climatisées, on apprécie. En entrant dans le wagon je prends conscience que New York est peuplé de filles splendides. Même les moches sont jolies, un truc de dingue.
Je sors à Union Square, point névralgique du métro de Manhattan. La foule, la chaleur, les immeubles, les taxis jaunes qui s'embouteillent, ça y est camarade, tu y es. Manhattan. Je sors ma carte, décide de marcher sur Broadway, sans changer, tout droit, direct. En ce qui concerne la marche, on est servi. Y'a de quoi faire tellement c'est gigantesque. Au bout d'une heure je regarde la carte : j'ai l'impression de ne pas avoir avancé... En plus je croyais être parti côté sud alors qu'en fait j'ai tracé au nord ! M'en fout, je kiffe ma race de me balader ici. En chemin, tu peux t'arrêter tous les 50 mètres pour manger quelque chose, chaque coin de rue a son petit kiosque, son faiseur de jus de fruit, son glacier, son vendeur de bidules. Il y a aussi des fontaines temporaires, branchées à même le trottoir par le "New York Water machin chose", et ça c'est une putain de bonne idée avec la chaleur qu'il fait. Il y aussi de nombreuses rues dont la municipalité a transformé la moitié en zone piétonne, avec des tables et des parasols, cool. Je fais prendre l'air à mon Holga de temps en temps. A un croisement, je suis côte à côte avec une dame entièrement voilée tendance Burqa. De l'autre côté une jeune blonde. Je veux les avoir dans le même cliché. Le feu piéton nous le donne droit de tous nous croiser, on s'élance, la blonde et la dame se croisent, je shoote une fois. Ça n'a pas marché, je ne sais pas, on verra.
J'arrive à Times Square, avec ses écrans publicitaires. L'un des écrans diffuse une image de la rue, des centaines de personnes se photographient en bougeant les bras. C'est une marque de Vodka qui sponsorise l'idée. Malin les mecs, les gens se prennent en photo et emportent avec eux une image de bouteille d'alcool !
J'arrive à me poser un peu, entourés de touristes du monde entier. Ce qui est top ici, ce qui fait je crois que cette ville est tellement agréable, c'est l'ambiance globale. En fait tu n'as jamais l'impression d'être seul car les new yorkais sont très faciles à aborder. Cette impression, je ne crois pas l'avoir à Paris par exemple, alors qu'à New York les gens semblent se parler facilement et les regards se croisent.
Central Park. Un rêve de parc en fait. Repos, sport, détente sur les lacs, tout est prévu, tout est pensé. Après avoir shooté un peu des quinquas qui jouent au Base-Ball, je continue ma remontée du parc vers le nord, à travers des zones boisées, où il fait aussi chaud qu'ailleurs.
Bientôt 19 heures. Je regarde ma carte : deux heures que je marche dans Central Park dans le sens de la longueur et je n'ai pas fait la moitié... Ouf... Une petite clopie (pas dans le parc malheureux !!) et je m'engouffre dans le métro qui en deux temps trois mouvements me ramène à Williamsburg.
Je repasse devant mon immeuble : les deux vieux passionnés de salsa n'ont pas bougé. Je trouve un petit resto où je choisis un "Angus burger" plutôt bon, accompagné d'une Kro que je descends en trois gorgées tellement j'ai chaud-soif-besoin-d'alcool-et-de-réconfort après cette première journée à Manhattan. Demain, ce sera le Moma et de la marche en-veux-tu-en-voilà.
Dernière petite anecdote de la journée, la petite serveuse du resto s'appelle Liz, elle vient de Buffalo et son rêve c'est chanter à Broadway ! On a discuté un peu et on se reverra peut être car elle m'a trouvé « so friendly » et m'a filé son mobile ! Allez, dodo maintenant...

New York - Jour 3

Oh punaise, si toutes les journées sont comme celle que je viens de passer, je vais rentrer à genoux. Levé à 9 heures, petit dèj’, un peu de web sur mon netbook histoire de repérer des adresses dans le quartier pour les jours à venir et je décolle pour le MOMA, entendez « Museum Of Modern Art ». Je sors, la chaleur humide est au rendez-vous. J’arrive à Manhattan. New York est toujours là, tout va bien. Avant de rentrer dans le Musée pour un voyage de plusieurs heures, je scotche un bon moment sur un building en construction. Une sorte de grue-ascenseur longe la façade, jusqu’à une hauteur insoupçonnée. Je mange vite fait un sandwich abscond dans un resto Tex Mex et j’entre dans l’imposant bâtiment blanc, qui ne laisse pas présager à l’extérieur de ce qu’il contient à l’intérieur. Et là, comment vous dire. Le MOMA c’est le Musée ultime. Le Temple, la Mecque des Musées, c’est bien simple tout y est. Les chiffres en témoignent : une surface d'exposition de 11 600 m²  qui reçoit plus de 2,5 millions de visiteurs chaque année, une collection de plus de 3 600 peintures et sculptures, plus de 10 000 dessins et aquarelles, 28 000 œuvres d'architecture, 25 000 photos et 53 000 estampes. Il compte également 1200 vidéos et plus de 22 000 films en tout genre. Sa Bibliothèque possède quant à elle plus de 300 000 livres et revues présentés sur plus de 800 mètres de rayons. Ouf ! Je monte au sixième étage pour une expo temporaire d’Alighiero Boetti, artiste dont j’ai entendu parler pendant mes études d’arts appliqués. Je choppe un audio guide (gratuit en échange de ma carte vitale) et je découvre une rétrospective magnifique de cet artiste italien, issu dans un premier temps de l’Arte Povera. Je ne vais pas vous faire un cours d’histoire de l’art mais croyez-moi ce type en avait dans la caboche et il l’utilisait pour faire des pièces magnifiques. Pour résumer, un obsédé de la Poste, de la couture, des drapeaux et des stylos bille…
Je passe au cinquième étage et là, sur des surfaces immenses, je découvre des Gauguins, des Matisses, des Cézannes et j’en passe et des meilleures. Tous les deux mètres, je tombe sur une toile que je n’ai vue jusqu’alors que reproduite. Et bin elles sont toutes là, à portée de regard. A chaque nouvel espace, partout des stars incontestables de l’art universel, un truc de dingue. Tous mes cours d’histoire de l’art, que je gardais dans ma mémoire sous forme de photocopies noir et blanc se matérialisent à chaque coin de cimaise. Bon, il faut dire que je ne suis pas le seul à en profiter, on est peut être deux mille à délirer là-dedans au même instant sur tous ces chefs d’œuvres rassemblés. Il y a un bruit de malade car les gens parlent sans arrêt, s’interpellent, commentent, et surtout… font des photos, des tonnes de photos ! Au moins une personne sur deux shoote les toiles. Il y en a même qui photographient consciencieusement chaque toile, chaque cartel, les uns après les autres. Devant chaque œuvre se dresse une forêt d’Iphone, de Canon, d’Ipad. Je prends vite le tournis, difficile de se concentrer. Heureusement l’audio guide est clair, intéressant, et me permet de m’isoler un peu intellectuellement dans ce maelstrom de visiteurs-photographes…
Les pièces et les étages s’enchainent et je dois reconnaitre que tant de beauté plastique mène vite à saturation. J’ai commencé à décrocher au quatrième étage je crois… Je fais une pause passionnante dans une salle à l’écart, où un écran diffuse des films de D.W. Griffith, l’un des pionniers du cinéma mondial. N’ayant qu’une connaissance très parcellaire du cinéma en noir et blanc, je me prends tout d’un coup à adorer les courts métrages de ce réalisateur. La qualité de jeu surtout me fascine, le rythme de la mise en scène est fluide et je kiffe tout particulièrement sa manière de composer les plans larges, tout sonne juste alors que tout est sur-joué. Fascinant. Je réalise aussi que si j’entre aussi bien dans les histoires qu’il raconte, c’est qu’elles donnent aussi à voir un caractère documentaire hypnotique sur le New York du début du siècle. Bref, je scotche et j’apprécie que les films soient présentés sans l’éternel piano qui accompagne habituellement ce genre de film muet.
Je me motive et me voilà reparti pour deux bonnes heures de visite avec à chaque nouvelle pièce une hallucination « oh punaise celui-là aussi ils l’ont, oh mazette, mais cela n’en finira donc jamais ?... » Peinture, photo, sculpture, design,  j’en ai pris plein la gueule, mais j’ai envie d’une clopie et je me décide à m’extirper de ce cube géant, planétaire, starisé.
Et là, New York me fait une surprise (oui parce que New York et moi c’est devenu  une histoire perso vous comprenez). Planqué dans les méandres du MOMA, je ne m’étais pas rendu compte qu’un orage géant s’abattait sur la ville. Et quand je dis géant c’est pas peu dire, on aurait dit que l’orage voulait rendre hommage à la ville, un truc de dingue. Des millions de mètres cubes d’eau chaude avaient décidés de se déverser sur Manhattan. Un déluge de cinéma ma bonne dame, avec des gouttes venues en masse, grosses comme le pouce.
Je patiente comme tout le monde à l’entrée du Musée avant de me décider à affronter la tempête histoire de voir comment la ville se dépatouille avec cet orage antédiluvien. Et je dois dire que je n’ai pas été déçu.
Je prends mon courage à deux mains pour rejoindre un autre coin de rue plus fréquenté. Comme je n’ai pas de parapluie, je suis trempé en quelques secondes.  Les trottoirs se vident, les rues sont des rivières. L’embouteillage perpétuel se fige sous les crépitements humides de cette eau inespérée. Des centaines de gens courent se mettre à l’abri, sous les porches, les devantures d’hôtel, les échafaudages. Et au-dessus de cette douche collective forcée les éclairs s’abattent sur les buildings, créant des effets de lumières bien flippants. Je m'amuse à compter l’espace entre les éclairs et le bruit du tonnerre. Pas longtemps en fait car cela ne sert à rien, l’orage est sur notre gueule, et c’est pas prêt de se terminer. Je suis aux anges, la ville est lavée, lessivée. Je change de trottoir un peu perdu, passe plusieurs blocs. Je m’arrête quelques instants au pied d’un immeuble en compagnie d’autres gens venus se planquer. Les robes des filles sont trempées, collées sur les peaux bronzées. Déjà, des vendeurs de parapluie surgissent : « Umbrella five box ! ». J’observe une jolie brune qui attend le dégel, un black se précipite sur moi avec d’autres pour entrer dans le métro et me tends un parapluie avant de disparaitre ! « It’s for you, men ! » J’éclate de rire, la brune m’adresse un regard amusé : « You’re lucky ! » J’hésite à lui faire ma demande en mariage comme dans les comédies romantiques où les deux amoureux s’embrassent sous une pluie violoneuse. Extatique, je repars sous les trombes d’eau avec mon umbrella et finit par me réfugier dans un Mc Do bondé et humide…
Lorsque je ressors, la pluie s’est calmée. On aperçoit déjà au loin le ciel bleu chargé de chaleur qui va bientôt reprendre ses droits. Je marche dans la rue sous mon parapluie en chantant les standards de West Side Story. Je croise pleins de filles pragmatiques qui portent des bottes. Je sais déjà que je n’oublierai jamais cet orage.
J’arrive à Williamsburg. J’ai repéré un cinéma proche de mon appart qui passe Prométheus de Ridley Scott. Je passe vite fait changer de chaussures et de chemise puis je me précipite dans la salle. A peine entré le film commence et là surprise : le concept de la salle c’est que chacun a devant lui une petite table et peut commander des bières et à manger ! Je me faufile dans le noir, déniche une place. Un serveur discret me rejoint, me demande si je veux quelque chose. Je veux mon neveu ! Une bière please ! Il revient 5 minutes plus tard, courbé dans la pénombre. A peine le temps de triper sur la qualité parfaite de l’écran, que déjà le film m’emporte… (je vous le recommande d’ailleurs, ça vaut son pesant de cacahouètes)
De retour dans mon flat je skype avec mon pote Thomas. Il est français et il vient de se marier avec une américaine. Demain ce sera donc safari photo sur la High Line, une voie de chemin de fer abandonnée depuis des lustres, transformée en jardin suspendu, le délire continue…


New York - Jour 4

Ce matin je me réveille tard. Le peu de ciel gris que j’aperçois par la fenêtre laisse présager une journée moins étouffante que les précédentes. J’ai rendez-vous avec Thomas mon pote français, à Union Square pour 13H30. Comme je n’ai toujours pas vu le Financial District au sud de Manhattan, je me dis que l’occasion est parfaite pour tracer direct par le sud de Brooklyn afin d’y emprunter le pont mythique du même nom. Aujourd’hui mon Holga reste à la maison, il est grand temps que mon GH2, le meilleur appareil photo numérique de l’univers pour toute l’éternité, prenne l’air. Je sors et j’emprunte Bedford Avenue, m’éloignant du quartier de Williamsburg, à travers les rues qui ont vu grandir Scorcese et De Niro.
Assez vite, j’entre dans l’un des nombreux quartiers juifs de New York. Au fur et à mesure de mon avancée les rues se vident de monde. Seuls ou par deux apparaissent des hommes habillées tout en noir, avec chapeau et rouflaquettes de rigueur. Les dames elles aussi sont toutes identiques : petit chapeau qu’on croirait sorti d’un film des années 30, jupe noire et landau poussé sur le trottoir (sans compter les perruques, heureusement de temps en temps une boutique est là pour aider Madame à choisir). Régulièrement, je croise des portos en train de rénover une entrée d’immeuble ou un escalier qui donne directement sur la rue.
Plus loin, le décor change. Les juifs disparaissent pour laisser tout doucement la place à des blacks. Le long du trottoir, des bus jaunes de ramassage scolaire souvent déglingués attendent la marmaille. Je m’arrête pour faire une photo d’un immeuble populaire très ancien. Je me décide pour du noir et blanc, le soleil étant absent de ma ballade.
Ma super carte ne couvre pas Brooklyn en entier, je dois donc plusieurs fois demander mon chemin afin de rejoindre l’accès du pont de Brooklyn. Pont que je n’emprunterai pas en définitive car une fois de plus je me fais avoir par les distances et j’ai pris un retard de dingue. J’opte donc pour le Manhattan Bridge, plus au nord, dont la conception métallique imposante permet à la fois au métro, aux voitures, aux vélos et aux piétons de traverser l’eau jusqu’à Manhattan. A peine engagé dessus je comprends que je vais en retard à mon rendez-vous ! Le pont est immense ! J’en profite pour shooter le pont de Brooklyn, avec en arrière-plan le sud de l’ile. Une fois de plus je n’arpenterai pas le financial district ! Mon retard est accentué par le fait qu’un ouvrier en gilet fluo me barre le passage. Je réalise alors que le pont est en rénovation complète. Comme le type est new yorkais il prend le temps de m’expliquer en détail le changement des câbles de la structure. Mais pour cela il faut fixer sur le haut du pont des passerelles métalliques, d’où le blocage. Une fois de plus, tout est prévu, tout est safe, tout est pensé… Comme les types qui sont en train de bosser à 100 mètres de haut sont des pros, le passage est rapidement libéré. Reste encore la moitié du pont à se taper, mais en même temps la vue est tellement belle…
A l’arrivée je déboule dans Chinatown. La foule est de nouveau là et vous l’aurez deviné composée de milliers d’asiatiques au pas rapides, les bras chargés de courses. Je me perds un peu dans les rues adjacentes jusqu’à ce qu’un monsieur me donne la direction du métro qui m’emmènera à Union square.
Thomas est déjà là, on s’en serait douté. On se pose sur les marches de la place, tout contents de se retrouver dans la ville-monde. Preuve que c’est un type bien, il possède lui aussi un GH2, mais il ne l’a pas apporté avec lui faute d’avoir oublié d’en recharger les batteries. Notre périple sera donc écolo puisque nous nous partagerons un appareil pour deux !
Il m’emmène manger un morceau dans une adresse de burger qui me convainc de ne plus jamais aller dans un Mc Do. Nos sandwichs sont légers, délicieux. On se raconte un peu l’un l’autre nos vies de trentenaires : lui marié et prêt à une nouvelle vie de motion designer à New York et moi, seul comme un arbre qui attend sa jardinière (ou seul comme un jardinier qui cherche sa fleur des près, au choix) Puis nous voilà partis pour la High Line, à savoir l’une des idées urbanistiques de la ville la plus trippante qui soit. Abracadabra … Wikipédia !
« Au début du XXe siècle les communications de Meatpacking District, le quartier des abattoirs de Manhattan sont saturées. Piétons, chevaux, carrioles, automobiles, camions, partagent la rue avec les trains qui circulent au beau milieu de la chaussée comme un banal tramway. Pour remédier aux gigantesques encombrements et aux nombreux accidents (la 10e rue est alors surnommée la « rue de la mort »), la construction d'une voie ferre aérienne débute en 1930. Longeant l'Hudson River la voie ferrée traverse certains immeubles et desserts directement des entrepôts de la zone. Lors de la décennie 50-60 on observe le déclin du rail au profit de la route, les camions supplantent les trains et le trafic de la ligne décline. En 1980 le dernier train circule avec trois wagons de dindes congelées. Désaffectée la ligne devient une friche industrielle urbaine envahie par les herbes folles. Dès 1979, l'architecte américain Steven Holl propose de réaménager les voies suspendues en jardin et les immeubles en lofts et logements sociaux.
La destruction parait inévitable, sous le mandat de Rudy Giuliani, l'administration municipale projette sa totale démolition. Mais en 1999 Joshua David et Robert Hammond, deux riverains de la zone, fondent « les Amis de la High Line »2une association à but non lucratif dont le but est de sauver la structure de la démolition et de la réaffecter en équipement public de quartier. À l'instar de la promenade plantée parisienne, ils suggèrent un parc urbain suspendu. Forts de la mobilisation des habitants du quartier, l'association obtient le soutien du nouveau maire, Michael Bloomberg et en 2004 le financement de la ville est attribué. »
Résultat : tu te ballades en HAUTEUR et tu fais des photos de dingues de cette partie de la ville ! Sans compter que la High Line est parsemée de fresques, d’installations d’artistes et qu’elle sert de support culturel pour les enfants du quartier. C’est tellement bien qu’on l’a empruntée dans les deux sens… Le temps de prendre une petite glace italienne dégustée face à l’Hudson River et déjà la fin de journée pointe le bout de son nez. On redescend sur le plancher des vaches en plein dans West Village, qui fut autrefois, comme Williamsburg, le quartier des artistes. Ici les rues sont plus larges et elles échappent au quadrillage du reste de la ville, ce qui ne manque pas de charme.
Après un petit tour à l’Apple Store où Thomas me fait une démo éclairée des derniers joujous de Steve Jobs, le fou génial invivable (dixit sa biographie), nous découvrons en sortant « La Salsa del triangulo » ! Une bonne centaine de personnes est en effet en train de danser sur un petit espace en forme de triangle, au milieu de la 14ème avenue… L’occasion pour mon GH2 et mon objectif Carl Zeiss (30 ans au compteur et des photos de dingue en basse lumière) de m’offrir un set tripant de jeunes et de vieux en train de danser en pleine rue…
 
Mais déjà la nuit se pointe sur la ville-qui-ne-dort-jamais et il est temps de se faire une salade en terrasse, au bord du trottoir. Les jeunes new-yorkaises sortent alors de leur appartement pour aller voir qui est capable de leur adresser la parole sans bafouiller. Le défilé de filles exceptionnelles s’intensifie alors, transformant les rues en un show terrible pour un homme normal et sensible comme je pense l’être. Et croyez-moi ou pas, mais ici l’amour est en mini-jupe, il est brun, il est blond, et il file dans la nuit comme un avion de chasse…
Demain : Ellis Island et le Guggenheim. Dodo maintenant.

New York – Jour 5

Ce matin au réveil je comprends que le canapé-lit de mon petit appartement a eu raison de mon dos. Plus exactement de la partie droite de mon dos qui refuse de fonctionner. Je mets au bas mot un quart d’heure à me redresser, expérience troublante d’un voyage dans le futur en 2052, lorsque je subirai sans doute cette sensation tous les matins. Relevé face à la fenêtre je découvre qu’il pleut. Mes longues marches dans New York prennent le pouvoir sur l’énergie débordante des premiers jours et je décide qu’aujourd’hui je ne vais rien faire, ou si peu. Petit dèj’, tri des photos de la veille avec quelques belles découvertes, un peu de web, un peu de sommeil. Au milieu de l’après-midi je mate un dvd sur le petit téléviseur de la chambre, « Green Zone » avec Matt Damon, encore lui. Je ne trouve nulle part la télécommande du lecteur dvd donc je me passe des sous titres. Ce film est politiquement douteux. On se rend bien compte qu’Universal Pictures se devait de traiter la guerre en Iraq et le mensonge de ce salopard de Georges W. Bush (« ils ont des armes de destruction massives ! Allons leur apprendre la démocratie à ces connards d’arabes ! ») afin de justifier l’invasion pétrolifère en Iraq. Problème, comment faire un film qui dise « ils ont triché à la face du monde» sans se fâcher avec la moitié du public US… Comme ce sont des malins ils sont allés chercher Paul Greengrass (pro de la prise de vue à l’épaule incursive) et son pote Matt Damon (fin technicien du regard concerné et physique dense) pour donner une caution fraiche et musclée à l’ensemble. Le jeu d’équilibre pour ne fâcher personne fonctionne plus ou moins et Bush n’apparait qu’une seule fois, dans un écran télé à la cantine d’un centre de décision militaire, applaudi par des G.I.’s et par le « méchant du film »… Pour le reste (les tortures, les massacres, les bombardements sur les civils, l’emploi d’armes chimiques et radioactives, le sang versé pour rien : on évoque sans rien dire, on suggère sans rien montrer, bref c’est petit bras). Le générique de fin m’emporte à nouveau vers le sommeil…
Un peu de  lecture (une anthologie passionnante sur New York), re-un-peu-de-sommeil, que c’est bon les vacances lorsque l’on perd la notion du temps dans une après-midi qui s’étire.
Mon téléphone vibre. Mon pote Thomas et sa femme Jessica sont en route dans leur voiture pour me rejoindre le temps d’une soirée à Williamsburg. Le temps de prendre une douche et de me raser, je file au « Foodtown » car mes réserves de petit dèj’ sont à plat. Je ne vais pas bien loin, le supermarché  est en face mon appartement sur Metropolitan Avenue. La blague quand on est français dans un supermarché américain c’est de choisir. Par exemple pour le lait, tu es face à au moins 150 références différentes, alors que toi tu veux juste du LAIT. Mais non ce serait trop simple. Pareil pour les chips, en France tu as des chips ET quelques références qui sortent du lot. Ici toutes les références sortent du lot, alors que toi tu veux juste des CHIPS. Sans compter que chaque paquet a profité des meilleures techniques en matière de marketing et de packaging, si bien que chaque produit te dit « je suis le meilleur, achètes moi ! ». Au final je n’achète pas grand-chose, surtout je crois par crainte de gaspiller des produits que je n’arriverai pas à manger, or je déteste gaspiller.
Thomas et Jessica habite à Baldwin, à 40 minutes de voitures à l’est de New York. On se donne rendez-vous par texto au métro sur Bedford Avenue. En les attendant, je scotche à nouveau sur ce carrefour en plein Williamsburg (voir New York – Jour 1). 20 heures. Une foule jeune et bigarrée se croise, s’embrasse, se retrouve pour des rendez-vous, se ballade, rentre chez elle. Toutes les 4 minutes, un flot sort du métro, envahit la rue, se disperse. Les codes vestimentaires sont très variés, allant du tee-shirt jean jusqu’à des croisements de genre de haute volée. On pourrait d’ailleurs faire un bouquin à tranche, comme certains livres pour enfants, où l’on peut créer son personnage en tournant une partie de page après l’autre. Je m’interroge, où sont les vieux ? Depuis que je suis à New York, je n’en croise quasiment jamais.
Avec Thomas et Jessica on se promène dans Williamsburg. Nous jetons notre dévolu sur un restaurant installé dans une ancienne bâtisse en brique, typique du quartier. Dans de grands espaces dans lesquels on a gardé les poutres apparentes, de grandes tables en bois massifs accueillent des groupes de trentenaires, assoiffés de rencontres autour de bières géantes. Dans un coin un espace grill vend des saucisses et l’inévitable Angus burger. Ici le délire c’est de faire croire qu’on est en Allemagne, et de fausses fresques à moitié effacées essayent de t’en convaincre. La lumière est basse, la musique forte, l’endroit est plutôt agréable. On se pose en bout de table.
Notre conversation déboule vite sur le dernier massacre US en date : un taré est entré aujourd’hui dans un multiplex cinéma de la ville d’Aurora (Colorado). En plein milieu d’une séance du dernier Batman, il a tiré sur les spectateurs et fait 12 morts et 60 blessés. Ouch. Jessica est comme nous, choquée par cette horrible. Thomas et moi emmenons la discussion sur le terrain compliqué de la place des armes dans la société américaine. Jessica nous rappelle que le droit de posséder une arme constitue le deuxième amendement de la constitution américaine et que le droit de se défendre, notamment chez soi en cas d'agression est un droit naturel pour les américains. Nous lui rétorquons qu’aux temps des cowboys ça sonnait peut-être juste mais qu’aujourd’hui l’Amérique pourrait certainement commencer à agir sur la masse d’armes en libre circulation dans le pays. Détail cruel : le tireur a commencé à shooter pendant une scène de fusillade du film si bien que pleins de gens ont mis du temps à comprendre le cauchemar dans lequel cet enfoiré les avait plongé.
Après une dernière bière dans un  bar recommandé par John, le type qui m’a loué le canapé-lit qui permet de voyager dans le temps, nous nous quittons devant mon appartement. Demain, ce sera plage, beach-volley et barbecue à Long Island en leur compagnie ! Cool ! Allez dodo maintenant.
New York – Jour 6
Ce matin, le petit carré de ciel bleu que j’aperçois au-dessus du mur de la cour intérieure de mon appartement laisse présager une belle journée. L’application météo de mon iphone me le confirme : il va faire beau mais la grosse chaleur n’est pas encore de retour. Cool. Thomas m’envoie un mail avec les instructions qui me permettront de rejoindre la petite ville de Baldwin (dans le secteur de Long Island, à l’est de New York), où il vit encore pour quelques mois avec sa femme Jessica, avant de déménager pour Williamsburg. Je décide de reprendre mon Holga, plus léger à transporter, j’attrape ma serviette et j’enfile mon slip de bain - le concept aujourd’hui c’est « go to the ocean » ! Je file vers le métro et après un changement je déboule à « 34 street Penn Station », l’un des deux gros hub de tranfert entre le métro et les trains de banlieue (l’autre hub c’est Grand station, l’immense gare qu’on aperçoit dans pas mal de films). En mode grosse quiche, je galère à trouver la bonne direction en sortant du métro, à tel point que je suis obligé de sortir à l’air libre histoire de trouver la gare. Manhattan offre alors une lumière splendide, les rues sont pleines de monde. Après avoir tourné un peu en rond je trouve finalement Penn(sylvania) Station qui est construite sous un immeuble de bureaux qui n’a rien d’une gare. Je débarque dans l’un des halls et je me mets au bout d’une file d’attente pour chopper un ticket (pour info, on ne déconne pas avec les files d’attentes aux states, c’est très mal vu de gratter des places, alors que chez nous vous m’accorderez que c’est parfois le B.A B.A de la mauvaise foi). 20 minutes plus tard, je m’installe dans le train, peinard et climatisé, non sans avoir laissé un message à Thomas pour l’informer de mon retard suite à mon transfert métro-gare foireux. Je suis en nage et je réalise que je suis toujours le seul dans cette ville à transpirer. Le New Yorkais, lui, ne transpire jamais et je n’ai pas d’explication à ce phénomène troublant - fort injuste pour moi, dont le corps ouvre les vannes parfois même juste en mettant une chemise. Bref, le train démarre.
Après quelques centaines de mètres dans un tunnel, le trajet se poursuit en s’éloignant de Manhattan, que j’aperçois au loin, derrière plusieurs rideaux d’immeubles. Puis nous traversons divers bleds. Ici les grands ensembles ont disparus et même si je ne peux pas dire que le trajet ait un charme de dingue, je dirai que plus on s’éloigne, plus la brique laisse la place au bois, surtout pour les maisons individuelles. Ce qui me frappe surtout c’est la présence permanente des arbres dans le paysage, ils n’ont pas bétonné et minéralisé leurs axes et leurs rues comme nous, et finalement leur banlieue, et bin elle est plutôt chouette. Je tape la discute avec deux dames âgées assises à côté de moi. De polies banalités certes mais une fois de plus l’échange est sympa car chacun est attentif à ce que l’autre soit à l’aise.
40 minutes plus tard, j’arrive à Baldwin. Thomas et Jessica sont venus me récupérer dans leur Toyota bleu électrique, marque plébiscitée par les américains because pas chère à réparer. On file directos vers la plage de Long Island. On emprunte des routes à trois ou quatre voies, peinard. Le long de la route, des maisons en bois, des stations essences, des Mc Do, quelques usines maussades, mais rien de trop moche. Le parking de la plage est en sable, et Thomas me montre l’immeuble où lui et Jessica ont eu un appartement l’année précédente. Pour aller sur la plage il faut un pass, réservé aux résidents de Long Island, car sinon il y aurait trop de monde et je réalise une fois de plus que des millions de personnes vivent dans ce secteur de l’état de New York. Comme d’hab’, tout est pensé, tout est classe. La plage s’étale sur des dizaines des kilomètres. Pour la longer un ponton de bois large et bien foutu permet aux piétons et aux vélos de circuler. Nous rejoignons la mère de Jessica, Cathy, qui est installé avec son frère et ses neveux sous le fameux ponton. Thomas et Jessica ont apporté des sièges, on s’installe tranquille face à la mer mais surtout face à une suite ininterrompue de terrain de beach-volley. Eh oui, aujourd’hui il y a tournoi, un cousin a fait le voyage depuis l’état de Virginie pour jouer avec Matt, le frère de Jessica. Je me pose dans le fauteuil pliable face aux matchs qui s’enchainent. Le beach-volley ce n’est pas que du volley-ball sur du sable. D’abord ça se joue à deux, et il faut être un fin praticien, bien s’écouter, pour arriver à faire quelque chose de potable. Ça tombe bien, les joueurs ont un excellent niveau, le spectacle est très agréable à regarder. Certains se prennent un peu au sérieux, s’engueulent, s’interpellent. Pour Matt et son cousin, ce n’est pas cette année qu’ils remporteront les 250 dollars du premier prix. Après quelques matchs perdus, la compétition s’arrête pour eux et ils rejoignent notre petit groupe, un peu dépités.
Après un sandwich délicieux rossbif-fromage-jambon préparée par Jessica, on va se baigner un peu dans les vagues. L’eau est plutôt fraiche mais je m’y habitue vite. Je fais un peu le con, imitant une blonde qui sautille pour franchir les vagues, avant de me faire rappeler les règles de baignade par Cathy (« bien rester entre les drapeaux verts de la plage, sinon le surveillant te siffle ! »), qui me raconte son bonheur de vivre au bord de l’océan. Thomas perd ses lunettes de soleil dans une vague de 20 centimètres, vite emportées par le courant latéral très fort qui longe le bord de mer. Au-dessus de nous, toutes les trois minutes, un airbus-boeing quitte l’aéroport de JFK.
On se rapatrie vers notre base familiale et je pars faire prendre l’air à mon Holga. Je shoote la plage et les immeubles qui se profilent à l’horizon, les drapeaux, une importante famille de blacks qui range ses serviettes, des joueurs de beach-volley. Je perds la notion du temps sans penser à rien et je me dis que j’ai bien de la chance d’être ici en vacances, à Long Island Beach.
Retour à la Toyota, direction la maison des parents de Jessica pour une petite douche. On se pose sur la terrasse en bois fabriquée par Mike le father, à l’ombre des arbres qui bordent le terrain, entouré de petites maisons en bois clair. Lumière magnifique, eau gazeuse fraîche, discussion polie et agréable. J’en profite pour écrire une carte postale à mon fils dans laquelle je lui promets de lui faire découvrir New York pour ses dix ans. Après la douche (ça me fait penser que j’ai oublié de jeter un morceau d’algues qui s’était coincé dans mon maillot de bain…), je visite le sous-sol de la maison, où Thomas et Jessica ont installé leur petit nid.
On se re-toyote quelques minutes, en chopant au passage un pack de Corona dans un store en bord de route, direction un bled adjacent pour la barbecue-party de Paul et Kerry, des amis de Jessica. Une vingtaine de trentenaires du coin sont réunis dans le jardin, à l’arrière d’une mignonne petite baraque. On se présente. Le « Nice to meet you » en se serrant la main est de rigueur. On ne se fait pas la bise aux states, à moins que ce ne soit la fille qui vous y invite. Quand on est vraiment content de vous (re)voir, on vous invite à un « hug », viril ou émotionnel selon qu’on soit une fille ou un garçon. Certains jouent au frisbee le long de la maison, une bière à la main, d’autres sont déjà en train d’avaler des saucisses et des burgers assis sur des tables sous les arbres. Les parents de Kerry ont été invités car c’est la tradition d’inviter ses parents lorsque l’on fait une fête avec ses potes. Dans la maison d’à côté, des enfants hurlent en jouant dans une piscine, il y a un anniversaire, l’excitation est à son comble. Kerry et Paul sont très attentifs à ce que personne ne manque de rien et franchement l’organisation de leur fête est topissime, il y a vraiment tout ce qu’il faut, jusqu’aux écriteaux sur les poubelles de tri. On papote tranquille, entre les salades de pâtes et d’autres trucs plus incongrus type salade mâche-fraise que je n’ai pas osé goûter.
Puis c’est le moment de faire une partie de « Corn Hole », jeu dont je n’avais jamais entendu parler qui consiste à lancer dans une planche trouée des petits sacs de couleur. Plutôt fun, même si Thomas et moi perdons la partie face à Jessica et Tom, un grand gaillard qui nous raconte plus tard sa jeunesse virile dans l’équipe de football américain de son lycée. Celui-là, vu les bras qu’il a, ce n’est pas moi qui irait lui dire que sa mère est grosse, tant il m’a l’air prêt à en découdre à la moindre anicroche. Peu à peu, au fur et à mesure que la nuit nous enveloppe, l’ambiance se détend, et la société qui produit la bière Corona n’est pas étrangère à cette évolution. Il est grand temps de passer aux choses sérieuses. Quelques desserts improbables disparaissent de la table-buffet et plusieurs « cup » (entendez verre en plastique de couleur) sont alignés en vue d’une partie de « Flip Cup », un jeu typique pratiqué à la fac par les jeunes américains. Deux équipes s’affrontent autour de la table. Le concept c’est de mettre de la bière dans son verre, de boire et faire « flipper » son verre contre le bord de la table afin qu’il retombe à l’envers. L’équipe qui arrive à le faire le plus vite possible a gagné. Je ne manque pas de mitrailler cette affaire avec mon Holga… Dernière anecdote purement culturelle : voulant entrer dans la maison, je me  prends la moustiquaire de la porte en pleine poire devant tout le monde – on appelle cela un « screen » et toutes les fenêtres en ont… Il est temps de partir, les adieux sont chaleureux, tactiles et virils…
Retour à la gare, « hug » rigolo avec Tom et Jessica… Retour à New York par le même train puis le métro bondé, dans lequel des dizaines de New Yorkais s’adonnent à leur activité préféré : bavarder encore et toujours. Allez, dodo maintenant…

New York – Jour 7

La fatigue commence à se faire sentir. Le réveil est difficile, sûrement à cause du fait qu’à force de ne pas lâcher sur l’écriture quotidienne de mes petits billets de voyage, j’en suis venu hier soir à me coucher à 3 heures du mat’.
La chaleur est en train de reprendre ses droits sur New York. Je prépare un sac léger, direction le Solomon R. Guggenheim Museum sur la cinquième avenue, en bordure de Central Park. Dans le métro, je tente quelques photos, un flic me regarde de coin de l'oeil, mais il n’ose pas venir m’emmerder, et pour cause je photographie les lumières du tunnel… Après quelques clichés chapardés dans la rue, j’arrive à proximité du bastringue. Je me rends compte que j’ai paumé ma super carte dans le wagon et je mets au moins 5 minutes à m’en remettre. Je l’avais commandé sur internet sur un site de design, elle avait la particularité de pouvoir être repliée et froissée à l’infini, je comptais bien dessiner dessus mes pérégrinations à la fin de mon séjour. Grrrrr… Heureusement il me reste la carte détachable du routard mais bon, c’est aussi ça les voyages, c’est perdre des trucs et en trouver d’autres… Passons. Le musée donc. Evidemment, ce petit temple de l’art mondial édifié en 1951 par le père de l’architecture moderne américaine Franck Lloyd Wright est à la hauteur de la promesse : un pur ovni qui impose d’emblée son évidence. Sa particularité : offrir une structure en spirale, qui permet de découvrir les œuvres les unes après les autres, dans un volume exceptionnel où le blanc et la lumière sont omniprésents. Suivant les conseils du routard je prends direct l’ascenseur pour le 6ème étage, histoire de descendre l’édifice en douceur. Le musée expose en ce moment une rétro de peinture intitulée « Art of another kind », consacrée à l’art abstrait entre 1949 et 1960. Que des grands noms of course, Soulage, Rotko et j’en passe et des meilleurs. Bon, la peinture abstraite n’est pas forcément le genre sur lequel je tripe le plus, mais cela ne m’empêche pas d’y croiser quelques très chouettes toiles. Ça, c’est pour l’espace central principal, la fameuse spirale, qui vaut son pesant de cacahouètes, tellement c’est une œuvre d’art en soi.
Il y aussi une expo d’une photographe israélienne, Rineke Dijkstra, dont le délire consiste à réaliser des portraits photo ou vidéo de jeunes adolescent(es) un peu partout dans le monde. Sa rétrospective est découpée dans plusieurs espaces disséminés aux différents étages du Musée, ce qui ne manque pas de charme. Je ne trouve pas que dans l’ensemble son travail donne particulièrement envie de se taper le cul par terre, mais quelques pièces m’ont interpellé c’est sûr. Notamment une série de photos où elle s’astreint à photographier des personnes le même jour sur plusieurs années de suite. On voit les gens grandir, c’est pas mal (notamment une série intitulée « Olivier » qui laquelle on voit un troufion de la légion étrangère passer de l’adolescence à l’âge adulte dans ses différents uniformes de légionnaires – pas mal). Son principe c’est de photographier toujours de la manière, simple, au flash, frontal. Mais bon, même si les photos sont parfaites dans leur compo, leur rendu, je trouve le résultat globalement un peu ennuyeux. Je ne doute pas par contre que ce soit drôle à faire… Il y aussi une de ses installations qui plait beaucoup aux visiteurs : quatre projecteurs diffusent tour à tour des vidéos de jeunes qui dansent tout seul sur fond blanc. Au début c’est un peu rebutant mais progressivement il se passe quelque chose à regarder ces jeunes de Liverpool ou des Pays-Bas livrer leur pratique culturelle intime (si j’ose m’exprimer ainsi…).
Je sors du Musée et je me dis « tiens et si j’allais en haut de l’Empire State Building ? » En chemin je shoote des tonnes de photos. Des gens, des immeubles (ah bon ?), des rues, des taxis (non sans déconner ?), des sdf, des danseurs de rue, des gens… Photographier dans la rue aux states c’est compliqué et je me fais jeter plusieurs fois. Un vendeur de hot dog me pète un plomb quand je veux shooter les images de bouffe de sa devanture… Plus loin ce sont des flics qui me rappellent à l’ordre lorsqu’à 10 mètres je tente de les capter avec mon GH2.
Sur les abords de Grand Central, l’immense gare où un type a du faire un chèque de dingue pour payer la facture du marbrier, au moins 8 camions de pompiers rutilants et pleurants leurs sirènes de dingue débarquent en un éclair au coin de rue sur lequel je suis. Les pompiers à New York c’est toute une affaire, et je prends un malin plaisir à shooter les types dès qu’ils descendent des véhicules, le nez en l’air en direction d’un building. Mais bon, c’est en fait une bonne grosse fausse alerte, il n’y pas de feu, rien à se mettre sous la dent et tout ce petit monde disparait aussi vite qu’il a déboulé.
Déjà 19 heures et je me suis promis de ne pas me coucher trop tard… Je laisse tomber l’Empire state pour aujourd’hui. Je marche encore jusqu’à Macy’s, le plus grand Galeries Lafayette du monde, dans lequel je fais un tour pour rien. D’une part c’est l’heure de la fermeture, et en plus ce n’est pas ici que je trouverai les chaussures dont j’ai besoin.
Retour à Williamsburg, après avoir shooté un petit groupe de musique qui joue dans la rue, je chope une salade au Food town et retour au bercail. Je suis vanné, dodo maintenant…

New York – Jour 8

Je commence à bien m’y faire à cette ville. Le métro n’a plus de secret pour moi, mes repères sont rodés lorsque je marche-marche-marche sur trottoirs de la Big Apple. Je suis pile au milieu de mon séjour, et je regrette déjà de ne pas avoir ici un job dans le cinoche, un loft avec vue sur Central Park (ou dans un coin de Brooklyn j’ai pas encore décidé…), et bien sûr une femme magnifique et intelligente comme cette ville semble en fabriquer à la pelle. Ce matin, départ pour Elis Island, la gare de tri des immigrants de la ville pendant un siècle, avec en bonus un petit tour par la Statue de la liberté. Pas de photo dans le métro ce matin car pour être honnête, leur métro n’a pas de charme, c’est le moins que l’on puisse dire. Je sors à Brooklyn Bridge City Hall, tout au sud de Manhattan, en plein milieu du « Lower Manhattan », quartier de la finance, de la Mairie donc, et… du Ground Zero, bingo. D’ailleurs à peine sorti de la station de métro, on l’aperçoit, la NOUVELLLE tour qui va remplacer les Twins. Elle est en pleine construction. Et c’est juste à côté de la mairie. Ils ont bien du halluciner à la mairie, le jour où deux avions de ligne sont venus se foutre en l’air à 100 mètres de là…
Je me rapproche du site, je shoote un peu. Ici pas mal de touristes qui font la file indienne devant un centre dédié à la catastrophe et au Mémorial qui va bientôt rendre hommage à tous les pauvres diables qui étaient allé bosser ce fameux jour de septembre 2001… Je rentre à l’intérieur. Des vidéos racontent comment les New Yorkais se sont serrés les coudes pour faire face à l’impensable. Des vues en 3D présentent le nouveau site, en particulier le Mémorial, qui prendra la forme d’un bassin en creux, entourée d’une cascade perpétuelle. Sobre. Pas mal. Je ressors et Pam ! Voilà le bouzin, un immense carré rempli de grues, d’ouvriers et de camions en pleine action. 3000 bonhommes payés à la journée pour édifier la revanche.
Je scotche un peu et cap au sud.
Je passe dans Wall Street, c’est tout petit ! Enfin, les immeubles géants sont là bien sûr, mais les rues sont étroites. Au milieu de types en costards qui fument leur clope et discutent nonchalamment de notre avenir bancaire, les touristes viennent en masse pour photographier le bâtiment du « New York Stock Exchange » et d’autres hauts lieux de la finance mondiale. Perso j’aurai plutôt envie de leur hurler « arrêter vos conneries bordel ! » mais comme je n’ai pas envie de me faire plaquer au sol illico par les flics qui jouent au iphone dans leur bagnoles, je ferme ma gueule et je trace peinard. Le quartier est sympa, et je me ballade tranquille dans un dédale de petites rues. J’arrive à la pointe sud. Là, différents bâtiments permettent de choper des ferrys, car on l’imagine mal mais les ferrys sont omniprésents autour de Manhattan, et surtout pour des gens qui viennent bosser, depuis le New Jersey notamment. Bon, à cet instant je dois dire qu’en voyant la file d’attente en plein soleil devant le quai d’embarquement j’ai eu, comment dire, un coup de pompe centenaire qui m’a coupé les jambes. Pas le courage de me vider de mon eau 1 heure pour prendre un bateau afin de découvrir ce que j’ai déjà vu mille fois en photo depuis que mes yeux d’enfants se sont mis à remplir ma mémoire concrète. Je m’écroule sur un banc à côté de deux chinois en grande discussion. Il fait trop chaud pour travailler, Pulco ! Pulco ! Pulco Citroooon !
Je me casse, soit je reviendrai dans la semaine en fin de journée, soit je visiterai tout ça dans 4 ans pour le voyage que j’ai promis à mon fils quand il aura 10 ans… Je me décide pour un safari photo le long du Battery City Park, à l’ouest du sud de l’ile. Pas longtemps en fait, car je croise un resto avec vue sur l’eau et je décide de m’y échouer. Pas de bol, un groupe de quadras parisiens se pointe en terrasse et viens s’étaler en commentaires so frenchy à côté de ma table. Bon, ils ne sont pas trop lourds, mais ça manque de pittoresque de croiser des congénères à 6000 milles bornes de la capitale… Heureusement le resto a le wifi (en même temps quel endroit ne propose pas le wifi dans cette ville ?) et je repère ma prochaine destination : B&H, magasin new-yorkais culte, dédié à la photo et la vidéo.
Je m’extirpe et me voilà parti pour une nouvelle marche extatique dans les rues de Tribeca, Soho, West Village et Chelsea. Sur ce côté de Manhattan, c’est encore une autre affaire, une autre ambiance, où le passé industriel a laissé de grands immeubles en briques, volumineux, imposants. Les avenues sont plus larges. Une petite pluie mesquine se met à tomber, chaque goutte qui me tombe sur le front créant une minuscule pointe de fraicheur au milieu de cette chaleur étouffante. Je ne sais plus si j’ai chaud ou froid en fait. La remontée vers le nord est longue. Je passe devant un coiffeur avec des pancartes qui me rassurent sur le fait qu’ici on sait coiffer les hommes, les vrais, en particulier ceux du quartier. Comme il est grand temps pour moi de me débarrasser de ma tignasse, je m’attarde quelques instants et il n’en faut pas plus au parton pour sortir et m’annoncer le tarif : 17 dollars. Hyper correct. Je le suis à l’intérieur. Je débarque en Israël. Le téléphone sonne, le type décroche et commence à me couper les tifs. Le long du miroir, je repère des photos et des articles de presse qui me font penser que je suis à la bonne adresse. Une star de la télé vient en effet se faire couper les cheveux régulièrement ici, ça fait plaisir. Il y a même un article où mon coiffeur est en train de poser avec le présentateur (je ne me rappelle plus de son nom mais il me semble qu’il présente sur une chaine du coin un débat de fin de semaine). Le type raccroche et s’excuse, quand ça vient d’Israël, il lui faut répondre sans tarder. On papote un peu. Avec une technique que je n’ai jamais vue auparavant le coiffeur me rend socialement acceptable en moins de 20 minutes. Tout va bien, j’ai la même coupe courte que le type de la télé. Je rajoute 3 dollars de pourboire et je repars tout guilleret.
Plus loin, je tombe en arrêt sur un grillage qui entoure un petit coin de rue. Sur toute la hauteur, des New Yorkais sont venus fixer des petits carreaux de faïences peints en hommage aux victimes du 11 septembre. Déchirant. Des dessins, des messages, des appels à Dieu, des invocations à la Paix. L’un des carreaux de carrelage rappelle le pourquoi du comment, expliquant que beaucoup de gens de la ville ne pouvaient pas attendre le Mémorial officiel. Je shoote, c’est très touchant.
En arrivant sur la 23ème j’en ai marre de marcher. Ça tombe bien, il y a une entrée de métro qui va m’emmener vite fait sur la 34ème. Je descends et là le choc : je ne vous mens pas il fait au moins 50 degrés ! Pour une raison que je ne m’explique toujours pas je suis de nouveau le SEUL à avoir le tee shirt instantanément trempé. Certes les gens autour de moi ont chaud, mais ils ne transpirent pas. Ce doit être génétique, je ne sais pas. Passons.
Le magasin B&H cours sur deux étages. C’est très grand, très complet et les vendeurs sont tous juifs, sans exception, avec kippa de rigueur et petit gilet vert. Le concept ici c’est le conseil et le test. On peut tout essayer, on y même encouragé… Je prends la file et papote avec un vendeur. J’en profite pour essayer sur mon GH2 quelques objectifs récents que je n’ai vu jusqu’alors que sur le web. Aucun ne me convainc de claquer 500 dollars. Comme le magasin va bientôt fermer, je me promets d’y revenir mais au rayon « used », histoire de voir s’ils n’ont pas le  zoom avec baïonnette Contax-Yashica dont je rêve…
Retour à Wiliamsburg, j’attrape une salade au poulet chez « Foodtown » et dodo maintenant…

 

New York – Jour 9

Levé tôt… pour pas grand-chose en fait. Après le petit dèj’ je scotche longtemps à tchatter sur facebook avec une sympathique strasbourgeoise, agent d’artiste de son état, qui veut voir mon documentaire « Ceux du cinéma ». Pour une fois que ça arrive, autant ne pas se priver. Aujourd’hui il est grand temps pour moi de laver des fringues car je suis à court de munition de ce côté-là. New York l’été c’est une chemise par jour avec la chaleur qu’il fait. J’ai repéré la veille un « laundromatic » sur Driggs avenue, juste à côté de mon appart’. Cool. Je prépare un sac et je file. Le temps est splendide et c’est à se demander si Williamsburg n’a pas été construit pour cette lumière. Le magasin est vieux comme le monde. Quelques habitants du quartiers sont là, remplissant les machines, comme dans les films. Dans un coin, une vieille télé diffuse une chaine de sitcoms lénifiants. A peine le contact établi avec le monsieur qui gère l’endroit, celui-ci prend les choses en main, mets des pièces dans la machine, de la lessive et roulez-jeunesse. « Twenty five minutes, sir », cool j’ai le temps d’aller grignoter un truc. Comme tout est parfait dans le meilleur des mondes, je n’ai qu’à faire 50 mètres pour tenter ma chance dans une pizzeria tenue par des latinos. Dès mon entrée dans le store une vieille dame m’accueille, m’annonçant direct la couleur : ce sont les meilleurs pizzas du quartier. Comme je lui tiens la porte, elle m’informe également qu’elle préfère attendre le bus à l’intérieur pour profiter de la clim. Je commande trois parts et sans déconner je me régale, en particulier celle au poulet-sauce-barbecue. La déco est impensable, composée de pleins de choses qui ne vont pas ensemble, en particulier des tableaux de nature tendance couture à l’ancienne et des papillons en cartons. Lorsque je ressors, je retombe sur la vieille dame qui se plaint d’attendre un bus qui ne vient jamais. Assise sur un banc collé à la façade, elle me sort un dollar et me demande ce que j’attends pour aller lui chercher une bouteille d’eau. Je m’exécute bien volontiers et retourne à mon « laundromatic ».
Quelques minutes plus tard, je passe mes fringues au séchoir. En attendant, je mate un bout de sitcom lénifiant sur le vieux téléviseur. Dans une cuisine grande et lumineuse, un homme lit. Une femme entre avec une petite fille. La petite fille tend le dessin à l’homme, qui ne semble pas être son père ou alors il y a un sérieux problème de mise en scène tellement tout est figé entre eux. Le type ne dit pas ce qu’il faut en décryptant le dessin, cascade de rires. La petite fille et sa mère sont allées à l’église. La petite fille a dessiné un personnage, le type pense que c’est le prêtre, elle lui réponds « non c’est le diable » - cascade de rires. Je remarque qu’avant chaque réplique, la petite fille jette un coup d’œil hors-champ histoire de vérifier son texte, qui doit être à coup sûr écrit sur un panneau géant. Je n’ai pas tout compris mais il me semble que le malentendu avec le type soit au sujet de quelque chose autour du diable, et c’est le grand-père qui aurait foutu sa zone. Comme les choses sont bien faites, séquence suivante, le grand-père entre dans la cuisine et pique une part de gâteau au chocolat – cascade de rires. Le jeune type déboule du jardin et interpelle le grand père : « comment se fait-il que tu aies dit ça à la petite fille qui ne connait pas son texte ? Moi ? Mais non enfin laisses moi manger mon gâteau » – cascade de rires – « oh et puis franchement, si je lui ai dit ça c’est parce qu… » Mon linge est prêt, je ne connaitrai pas la suite, j’ai rendez-vous à Manhattan avec Thomas mon pote français.
Je repasse vite fait à l’appart et je file entre la 24ème et la 5ème avenue. Lorsque je retrouve Thomas, il s’est posé sous l’un des parasols de l’une des nouvelles zones de repos de la ville, urbanisée au milieu de la rue, ce qui a pour effet de pacifier l’endroit et d’offrir une vue sur les alentours très sympa. Je m’éclipse le temps d’aller chez Eataly (manger + italy = Eataly, bin oui quoi) me prendre une glace à l’italienne mortellement bonne et une bouteille d’eau que je descends en un éclair. Thomas sors à peine d’un entretien d’embauche avec une agence de com’. Il a été envoyé chez eux par une « head hunters », une chasseuse de têtes, qui négocie une commission si au final il décroche le job. Thomas s’est transformé pour l’occasion : chemise blanche, chaussures sombres, cravate et pantalon noir, je ne résiste pas au fait de le shooter avec mon GH2 tellement il en met plein la vue dans son costume. L’entretien s’est bien passé. Evidemment il est en concurrence avec un autre mais je ne doute pas instant qu’il va vite décoller. Thomas est motion designer, comprenez : il fait de l’animation pour des pubs télé, des génériques, des films institutionnels. Pendant ses entretiens, sa stratégie est de présenter son book vidéo avec un Ipad. Pas con. La chasseuse de tête l’a déjà appelé pour d’autres trucs. On plaisante sur le fait que dans 5 ans, lorsque je reviendrai avec mon fils, il aura tellement réussi que je ne pourrai pas le voir, tellement il y aura de photographes sur le tapis rouge entre lui et nous…
Nous partons sur la 5ème pour un shopping entre filles. Que c’est classe de visiter une ville avec quelqu’un qui la connait ! Il est vrai que j’ai pris l’habitude de marcher au hasard, porté par la ville, et il ne me vient jamais l’envie d’entrer dans les magasins. Mais bon j’ai besoin de nouvelles chaussures, mes Timberland achetées sur Hollywood Boulevard à Los Angeles il y a trois ans sont au bout du rouleau (oui je n’achète mes chaussures qu’aux states, que voulez-vous on ne se refait pas…) et j’ai promis à ma voisine Anne de lui ramener les Converses vert-pomme-taille-39 introuvables en France dont elle rêve. Ah, la France, qu’il est loin mon pays arriéré !

New York – Jour 10

Levé tôt mais cette fois- ci je ne vais pas me laisser aller au redodo des vacances. Je file direct pour le « American Museum of Natural History » planté au bord de Central park côté ouest. Pour m’y rendre j’ai un changement de métro. Tout va bien mais… non ça pas va en fait la conductrice vient d’annoncer « Queens Plaza », j’ai rien à foutre là moi ! Je regarde la carte : hin hin hin la ligne se sépare au sud de Central Park, j’ai foncé à l’ouest, j’aurai dû aller au nord, demi-tour coquin. Bref.
J’arrive au Musée. Une fois de plus des types ont du faire de gros chèques, et pas qu’une fois. A l’ancien bâtiment a été rajouté un planétarium. Une grosse boule avec un cube en verre, pas mal. Mon « New York City Pass » me donne accès à tout, sauf à quelques expos temporaires mais le Routard précise qu’une journée ne suffit pas à tout voir. On est mercredi y’a des groupes de mômes partout. Chaque groupe a son tee-shirt de couleur et les accompagnateurs ont un gros « staff » écrit dans le dos. Au moins les choses sont claires et le premier qui se tire on le repère à 100 mètres, bien pensé. J’aurai bien voulu avoir ça quand j’étais mono, ça m’aurait peut-être évité de flipper comme un malade quand la petite Marjorie s’est perdue dans Avenir Land (mais qu’est-ce que je raconte, on en a rien à faire de la petite Marjorie, à l’heure qu’il est c’est elle qui doit flipper d’avoir perdu son petit Maxence !) Passons passons.
Mon ticket me donne accès au planétarium mais c’est dans une heure et demi. Les lieux d’expos sont comme vous l’imaginez : grands, super bien décorés et hyper-documentés. Je commence par celui sur les volcans, la tectonique des plaques et tout le bouzin des tsunamis. Bon, il se trouve que je suis un tueur dans cette discipline (peut être la seule en fait avec le Super 8) parce que lorsque j’étais môme ma moman organisait des voyages pour le comité d’une grosse entreprise. A l’âge de 10 ans, j’étais déjà monté deux fois en haut du Stromboli sicilien en éruption. Il y avait dans ces voyages le géologue Daniel qui nous accompagnait et qui faisait des conférences in situ sur l’étude des sols, les tremblements de terre et pourquoi les volcans ça pète et tout et tout. Donc voilà, j’en connais un rayon d’autant que depuis je n’ai jamais fini de m’y intéresser. Je scotche un petit moment sur une vidéo fascinante avec des types en short qui tentent de récupérer des morceaux de lave en pleine éruption, attention Jocelyne t’approches pas trop… Je passe ensuite dans la salle « Spitzer » consacrée aux « origines humaines ». La documentation, la manière de présenter les trucs, franchement c’est le top en la matière. Et en plus, y’a pas trop de monde, ce qui ne gâche rien. Dans une autre aile plus ancienne du bâtiment, voici les dioramas (les quoi ? Les maquettes, les mises en scènes belu) qui présentent les mammifères que l’on trouve en Amérique du Nord. Ils se sont bien démerdés franchement, car la luminosité des couloirs est basse, les décors peints sont splendides, à tel point que tu peux faire des photos bien réalistes sans le reflet dans la vitre à la con que tu as d’habitude. Trop forts ces ricains. Bon, c’est pas tout ça mais j’ai le planétarium dans un quart d’heure, faut que je me rapatrie.
D’abord on prend un ascenseur, ensuite on attend un peu dans une salle noire et puis on nous invite à rentrer dans la grosse boule hémisphérique. C’est un peu le bazar avec les mômes orange mais les bleu ciel sont sages, bien gérés par de grosses monitrices à qui on la fait pas. Bien calé la tête en arrière, la salle s’assombrie et c’est parti. Ah, c’est Whoopi Goldberg qui fait le commentaire, on apprécie. Alors le délire c’est de nous parler du soleil. Mais comme on est au states la musique est orchestrale avec pleins de violons et de basses. Whoopi arriverait presque à me faire verser une petite larme au moment où le film nous fait prendre conscience, avec une animation de malade il faut bien le dire, que nous ne sommes qu’une petite chiure de rien de tout dans l’immensité incompréhensible de l’univers, cet être qui nous manque. Woaw, à un autre moment, c’est même BEAU, je sais pas comment dire, c’est beau. Chapeau la Nasa ! c’est eux qui ont fourni les cerveaux pour arriver à représenter en images de synthèse ces images délirantes de voyage dans l’espace. Oh mince c’est déjà fini. Je serai bien resté deux heures moi. Tant qu’on y était, ils n’avaient qu’à aussi nous expliquer les deux autres mystères de la vie : l’origine de la conscience dans le cerveau et les mécanismes de la féminité. Mais non, aujourd’hui c’était le soleil. Super. On s’extirpe de nos fauteuils club et direction la sortie. J’enchaine cash avec un autre film dans une petite salle sphérique, plus court celui-là, consacré exclusivement au Big Bang. Et là c’est Liam Neeson, Monsieur Liste de Schindler en personne, qui se fade la voix du com’. A chaque fois que l’on m’explique la théorie du Big Bang, « ce par quoi tout a commencé », je me demande toujours « mais bordel AVANT y’avait quoi ? » Et bin là, Liam il te le dit : du gaz. Ok. En gros Dieu a pété tellement fort que des galaxies sont apparues. Oui après tout, pourquoi pas. Nous les hommes on a finalement de la chance d’arriver si tard après ce grand bordel, ça a laissé le temps à Dieu d’aller ouvrir la fenêtre, on apprécie.
C’est pas tout ça mais j’ai faim moi. Je me renseigne et une black de la sécu qui ressemble à Whoopi Goldberg, comme quoi tout est connecté, tout a un sens, qui me confirme que je peux sortir et rentrer à nouveau avec mon billet. Je décoche mon routard et comme la vie est bien faite il y a un bon resto à deux blocks de là. Je trace et je me fais installer en terrasse car aux states si tu t’assois où tu veux, tu crées une faille spatio-temporelle qui fait s’écrouler le restaurant sur lui-même, comme dans la bande annonce de Batman. Je me délecte peinard. A côté de moi deux new-yorkaises quadras se racontent leur peine de cœur. Elles n’ont pas de chance, la probabilité de rencontrer un salaud est la même ici qu’ailleurs…
Retour au musée pour une découverte fascinante des dinosaures. Des salles entières, à perte de vue remplies de dinosaures, un truc de dingue. Je découvre à cette occasion la diversité infinie des types différents de bestioles de nos temps reculés. A croire que chaque vallée avait son dino spécial, avec des cornes, des pieds palmés, des petites têtes tordues, où des machins gros comme des immeubles, la gueule prête à avaler un camion de pompier (de New York). La mise en scène est impeccable et les textes sont clairs sur un point : on ne sait pas avec certitude s’ils ont disparus à cause d’une météorite géante (j’en étais resté là perso) ou s’il s’agit d’une loooooogue éruption volcanique géante qui les a tous cramé. Y’a débat les amis, y’a débat.
La saturation commence à me chopper, c’est dommage, hein, mais bon je reviendrai comme on dit. Je sors de là et je me dis allez l’Empire State Building c’est pour maintenant. Je m’engage sur Colombus et je commence à faire des photos. En plus je sais pas ce qu’il y a mais aujourd’hui la lumière est splendide, fin d’après-midi, le kiff. Au bout d’une demi-heure de marche pendant laquelle je m’arrête à tous les coins de rue, la batterie de mon GH2 tombe à plat, pas grave j’en ai une autre. Last but not least ma deuxième batterie me lâche aussi ! Plan large de la ville : un hurlement long et terrible s’élève au-dessus des immeubles, les gens se figent dans la rue, la circulation se bloque aussitôt, les femmes accouchent avant terme, un pilote de ligne est déconcentré il s’écrase contre un immeuble. PLUS DE BATTERIE, NOOOOOOOOOOOON !!!!
Le coup est dur, très dur. J’avais devant moi un safari photo exceptionnel. Je titube sur le trottoir, mes yeux se brouillent, l’évanouissement est proche. Sans appareil photo, ma présence ici est caduque. Plus rien ne sert à rien. Je ne suis qu’un morceau de viande perdu dans l’univers, et avec moi on peut nourrir toute une école. Je me sens tout à coup très seul et mon fils me manque terriblement. (Non mais vous avez vu ce salopard : son appareil photo tombe en rade et son fils lui manque, mais quel rapport ???) Evidemment se présente à moi aussitôt des tonnes de photos que j’ai envie de faire. D’autant que pour en avoir une qui me plaise il faut que j’en fasse des milliers. Je décide de rentrer sur Williamsburg.
En sortant du métro je tombe sur une manif ! Une manif à l’américaine, hein, pas de quoi bloquer l’autoroute, on est d’accord. Une trentaine de personnes lancent des slogans et tournent en rond sur le trottoir. A, à, à, à la queue leu leu ! Chacun a sa petite pancarte : « Stop Landlord Arson ! ». Je ressors mon appareil, ma première batterie daigne me cracher encore un peu d’énergie, le temps de shooter quelques visages et les caméras de Fox News venues pour l’occasion : une manif à Williamsburg, ‘tention les yeux ! On me donne un tract : en gros le sujet de la discorde porte le phénomène de gentrification, éternelle question typiquement new-yorkaise. La gentrification c’est le processus par lequel le profil sociologique et social d’un quartier se transforme au profit d’une couche sociale supérieure. Dit autrement, c’est lorsque dans un quartier vous avez des artistes, des immigrés ou des pauvres, et que progressivement parce qu’ici la vie est cool, les classes moyennes puis les riches débarquent et bam ! le prix des loyers augmentent et les pauvres vont s’installer ailleurs. En gros. Les promoteurs immobiliers, les propriétaires (les «landlord ») ont donc tout intérêt à ce que la gentrification se développe car c’est bon pour le business… Dans le cas qui nous intéresse ici plusieurs locataires de Williamsburg ont eu des incendies dans leur appartements et malgré des rendus de justice qui obligent les proprios à refaire les maisons, rien ne se passe histoire d’obliger les gens à se barrer. D’où la manif, organisée par des gens du quartier qui ont tout intérêt à ce que les loyers ne montent pas – because ça peut monter très vite si le coin devient à la mode. Et la vie de New-York n’est faite que de ça ! En leur souhaitant bien du courage, je rentre dans mon petit deux pièces, mal ventilé, avec vue sur un mur. Ici au moins, ça ne risque pas de monter !
Dodo maintenant…

New York – Jour 11

La pluie qui bat contre la fenêtre me réveille. Un sourd coup de tonnerre fait trembler l’appartement. Je jette un œil à mon Iphone, 7 heures du mat’. Trop tôt. Je replonge dans le sommeil et sans le savoir encore dans un cauchemar terrible qui va m’emporter toute la matinée. Je suis chez des gens que je ne connais pas, de la marmaille cours un peu partout, une cuisine donne sur une terrasse ensoleillée. Je ne saurais plus dire dans le détail mais un malaise profond s’établit entre moi et les gens présents. Je croise des connaissances avec qui la communication est difficile, mon ex, qui veut absolument que je boive de l’eau (???) et qui semble très copine avec la-fille-dont-je-n’oserai-plus-dire-le-nom tellement son refus de me revoir ne serais-ce qu’un quart d’heure m’a fait souffrir. Pour couronner le tout, mon meilleur ami, pour qui j’ai trop travaillé - et que je ne reverrai peut être jamais - achève mon angoisse en me disant des phrases définitives dont je ne me souviens plus. Je me réveille par intermittence et la culpabilité d’être à New York en train de roupiller plutôt que d’être en train de me balader plane au-dessus de mon état incertain. Une matinée pourrie à délirer tout seul.
Je me réveille pour de bon vers 11 heures, fourbu et déprimé. Mon fils me manque, je veux le voir, lui toucher les cheveux, lui pincer le front, l’entendre me raconter son délire de petit bonhomme de cinq ans. Le petit dèj’ est d’une tristesse telle qu’il est heureux que je n’ai pas un revolver avec moi. Mourir à New York, en v’la du scénario. Je consulte facebook, un court échange avec Thomas mon pote français me donne une éclaircie dans cette journée pourtant mal engagée. Je l’informe que j’ai décidé d’aller faire un tour en bateau, histoire de me changer les idées. Il me propose de me rejoindre sur Manhattan lorsque je reviendrai. Sa proposition me re-motive, tout n’est peut-être pas perdu, il est trop tôt pour perdre espoir, courage Gabriel ! Je prépare un sac dans lequel je mets toutes les batteries de mon GH2 dont je dispose histoire de ne pas me faire niquer comme la veille et c’est parti mon kiki.
Je chope le métro, le ciel n’est plus à l’orage du matin mais il est bien voilé. La chaleur est accablante, sans déconner il doit au moins faire 40 degrés. Lorsque je dis « faire du bateau » je parle en fait du « Circle Line Cruise » situé tout à l’ouest de Manhattan à la hauteur de la 42ème. Il faut marcher longtemps pour atteindre le « pier 83 » car le métro est à chaille (expression grenoblooooise). En arrivant, surprise : à côté du bâtiment d’embarquement est posté à quai un porte-avion de la seconde guerre mondiale que l’on peut visiter. Pas mal. Sur le pont du bouzin, des avions et en bout de piste la navette « Entreprise ». Pas celle de Star Trek, hein, la vraie, celle qui allait dans l’espace. Bon en fait elle est bien là mais on ne la voit pas, actuellement elle est recouverte d’une immense bâche gonflée de couleur grise en attendant d’être présentée au public. Je le sais car j’ai aperçu je ne sais plus où des images du mega-boeing qui l’a acheminée jusqu’à New York. Hein ? Quoi ? Mais comment ils ont fait me direz-vous ? Bin en fixant la navette sur le toit du Boeing pardi, c’est les states ici mon ami, on ne se refuse rien.
                                           Toute la lumière sur cette affaire de Boeing au-dessus de New York avec une navette sur son dos...

           
                               Toute la lumière sur cette affaire de Boeing au-dessus de New York avec une navette sur son dos...

Je me présente au guichet pour mon tour de bateau. Mon pass de touriste professionnel me donne le choix dans la durée de la balade : 30 minutes dans un speed-boat de dingue (le « Beast »), ou des tours plus peinards de 75 minutes, 2 heures ou 3 heures. Tempo de ouf, si je prends le 75 minutes je reviens pile quand Thomas arrivera sur Manhattan. Trop bon. J’embarque dans un large bateau blanc à un étage. Au rez-de-chaussée il y a un bar qui vend des cochonneries grasses et sucrées, ce qui est bien la moindre des choses dans cette contrée. A l’étage, on a le choix : une terrasse ouverte ou bien on peut se planquer à l’intérieur et profiter de la clim’. J’opte pour la terrasse « en plein rabi soleil » (expression valentinoooooise). Le bateau démarre et un quinqua aux cheveux blancs s’empare d’un micro pour nous déniaiser sur les merveilles à voir durant le voyage. Le concept c’est que depuis l’eau on fait des photos in-ra-tables de New York. Nous prenons la direction du sud. Je ne vais pas tout te restituer cher lecteur, car toi aussi, un jour, tu prendras la « Circle Line Cruise », et franchement c’est comme tu peux te l’imaginer : beau, calme, impressionnant. Je shoote comme un taré, au moins 300 clichés. Je fais même une rotation entre mes trois objectifs, alternant noir et blanc et couleur. C’est tellement hypnotique tous ces immeubles que pendant quelques minutes je m’arrête de photographier juste pour regarder. Un truc de dingue. On passe à côté du Ground zéro et je réalise que la nouvelle tour en construction est réellement gigantesque ! Monsieur cheveux blancs nous le confirme : ce sera la plus haute tour des Etats-Unis, chose dont je ne m’étais pas rendu compte lorsque j’étais passé sur le site (voir New York – Jour 8).
Au retour, le bateau passe devant ce qui justifie cette escapade hautement touristique : la « Sky line », comprenez la ligne de buildings du sud de l’île de Manhattan, vue tellement célèbre que ça en pique les yeux tellement cette image est imprimée dans l’imaginaire collectif mondial.

Retour au plancher des taxis. Thomas, qui a reçu il y a quelques mois le très convoité « Prix de l’homme de l’année 2012 » est là pour m’accueillir à la descente du bateau. Sa récompense n’est pas déméritée, grande classe. On se prend un truc à boire en terrasse face au porte-avion. Un gros type à la guitare nous joue tous les standards américains. Malgré le fait que personne n’applaudisse lorsqu’il termine une chanson, il s’accroche et s’enfonce toujours plus en interprétant des chansons que sa voix n’a pas les qualités pour assumer. En résumé vous l’aurez compris ce monsieur chante faux, ce qui nous fait bien marrer à chacune de ses intros…
Nous décidons d’aller au cinéma. Mais attention, interdiction formelle de craquer pour le dernier Batman, car y aller sans Jessica la femme de Thomas serait une raison de divorce instantanée ! On opte pour Spiderman, et même si on se doute un peu de ce que l’on va voir, une visite dans un grand cinéma aux States vaut toujours son pesant de cacahouètes. Le « Regal » proche de Times Square nous accueille… vide. Et pour cause, et c’est la caissière qui nous l’apprends, tout le monde est au cinéma « AMC » juste en face pour voir le Batman qui cartonne. On s’installe dans une salle immense, juste pour nous, un peu comme si le film nous était présenté en projection privée. Le programme commence par des pubs qui nous en mettent plein la vue, puis des bandes annonces qui nous en mettent plein la gueule puis Spiderman qui… qui… heu… Bin on a pas 10 ans donc… Donc voilà, d’autant que ce n’est pas hyper bien mis en scène, ce qui est dommage car c’est sur cet aspect que tout se joue. Pour le reste, comme il s’agit de l’univers des Supers-héros et des comics, le scénario est de toute façon très balisé, les scénaristes se doivent de respecter la « franchise » comme on dit… Même la musique est pas… bon passons de toute façon le but c’était de passer un bon moment et pour ça la promesse est tenue.
A notre sortie du cinéma il pleut, ce qui était prévisible au vu de la chaleur de la journée. On marche un peu, partout autour de nous sur les façades des images géantes nous rappellent l’évènement qui claque sa race en ce moment : le dernier Batman de Christopher Nolan. On se promet d’y aller avec Jessica pour mon dernier week-end dans la grosse pomme. Après avoir fait un tour dans un « Five guys », un resto à Burger où tu choisis ce que tu veux dedans, nous nous quittons devant le métro. Retour à Williamsburg. Demain, Brooklyn et pourquoi pas Little Odessa, le quartier de James Gray… Allez, dodo maintenant…

New York – Jour 12

Cool. Le réveil de ce matin n’est pas comme celui de la veille, ça fait plaisir. Aujourd’hui je suis tenté par une traversée de Brooklyn, le plus peuplé des 5 « boroughs » de New York, avec, accrochez-vous, 2,5 millions d’habitants. Ça en fait du monde. Pour se faire une idée Paris a 2,3 millions d’habitants. Bon, l’idée c’est pas de tous les rencontrer, juste aller voir quelques endroits en particulier. Tout d’abord il faut que j’aille sous le pont de Brooklyn tourner des images de la Sky Line pour un projet de série sur les zombies pour mon pote Gregory qui m’a passé commande. Hein, quoi ? Un film de zombie ? Bin oui et l’idée en l’occurrence c’est de lui ramener des images fraiches de New York afin d’illustrer de faux journaux télés américains, qui seront insérés plus tard à des moments clés. Voilà, qu’est-ce que tu veux que je te dise, cher lecteur, c’est ma vie, tourner des images aux destinations très diverses et aujourd’hui c’est film de zombies. Bref passons passons.
Comme ma direction c’est cap au sud mais qu’aucun métro ne remplit cette destination en particulier, je prends à deux pas de chez moi le bus 62, qui va m’emmener à Dumbo, l’un des quartiers de Brooklyn. Le bus c’est très sympa, et au moins on est sûr d’y croiser des VRAIS new-yorkais, garantis 0% touriste. Mon 62 se traîne donc d’un arrêt à l’autre dans une ambiance brinquebalante et climatisée. Il y a des dames latinos qui papotent, deux ados qui essayent tous les jeux possibles disponibles sur un Iphone, et des travailleurs qui vont ou qui reviennent du taf. J’ai trouvé sur l’app store une super petite application qui n’a pas besoin d’être connectée au web pour fonctionner et qui m’affiche la carte complète des lignes de tout New York. Ce qui est bien pasque comme ça je sais quand descendre, la classe. Dumbo, c’est comment dire… Une sorte de zone étrange entre deux immenses pont : le Manhattan Bridge que j’ai déjà traversé à pied un autre jour (voir New York – Jour 4) et le Brooklyn Bridge. Comme ces ponts sont très hauts, on a construit en-dessous des immeubles eux aussi plutôt balaises. Il paraît que Dumbo est devenu lui aussi un quartier très demandé et donc très cher. Je me demande bien qui a envie de vivre ici car le Manhattan Bridge fait un bruit d’enfer, et à chaque fois qu’un métro passe, tu as l’impression d’avoir une imprimerie géante au-dessus de la tête !
Je me pointe dans le parc au bord de l’eau et je commence à shooter Manhattan de l’autre côté de L’East River. La chaleur est terrible. Heureusement il y a sur mon chemin de petites fontaines d’eau très pratiques que je rêverais de voir installées partout à Strasbourg… Je me rapproche du Brooklyn Bridge, la lumière n’est pas délirante mais ça devrait le faire. Ce qui est cool surtout c’est que je n’aperçois aucun flic à l’horizon, or je fais mes images avec un minuscule trépied de voyage et si l’un d’entre eux me voyait, il me demanderait immédiatement une autorisation, même pour des photos.
Je continue par le sud au bord de l’eau et j’arrive sur un petit port de ferry à la hauteur de la « Brooklyn Heights Promenade ». De là je shoote la sky line sans pont dans mon viseur, mais les nuages tardent à se dégager et la lumière est très changeante, si bien qu’à plusieurs reprises lorsque je me décide à partir la lumière est encore différente et je ne peux m’empêcher de shooter de nouveau…
Je m’enfonce finalement dans Brooklyn Heights, l’un des quartiers les plus en vue de Brooklyn, et pour cause : les rues intérieures sont toutes bordées d’arbres, et on a envie de rentrer dans chaque petit immeuble de briques rouges. Il est clair que si j’avais le choix, c’est ici que je m’installerai… Je marche longtemps, longtemps. A un moment j’entre dans un « deli » pour trouver du tabac à rouler. Je m’étonne avec le vendeur de ne pas voir l’habituel pot à pourboires (« tips ») sur le comptoir. Il m’explique gentiment qu’il n’en met pas car ses rapports avec les clients ne seraient pas les mêmes, du fait d’être dans un quartier riche. Il ajoute qu’en tant que musulman, si un client lui laisse malgré tout un pourboire, il le refile à un sdf. Urbain le mec.
Je marche encore et décide d’aller voir Prospect Park, l’immense parc situé au centre de Brooklyn. Je consulte la carte. Le métro va m’aider à franchir la distance de dingue qui me sépare de ma destination. Evidemment, la chaleur sur le quai achève de tremper ma chemise, si tant qu’elle en ai encore besoin ! La rame se pointe et lorsque j’entre à l’intérieur, j’entre en fait dans la rame de métro la plus climatisée au monde, un coup à se choper une crève mémorable !

Prospect Park c’est encore mieux que Central Park, voilà c’est dit. En fait c’est plus bordélique, plus vivant, plus naturel. Et il est tellement étendu qu’il y a de vrais morceaux de forêt à l’intérieur. L’occasion pour moi de faire quelques photos de verdure et de ciel. Juste derrière un petit lac, je croise 5 bagnoles de flics en train de faire une arrestation. Entourés par pleins de NYPD, trois jeunes blacks attendent à côté de leur vélos la suite des évènements.
Ressorti de là je re-chope le métro direction le sud de Brooklyn pour Little Odessa, au bord de la mer. Pendant le trajet le métro devient aérien et je découvre l’étendue de cette ville dans la ville. C’est moins construit qu’ailleurs, plus aéré, plus banlieue pour tout vous dire mais sans trop de grands ensembles qui défigureraient le paysage. Et partout, des arbres. Dans la rame la population est beaucoup plus diversifiée qu’ailleurs. Contrairement à la ligne F que je prends depuis Williamsburg pour rejoindre Manhattan, ici je croise enfin des gens qui n’ont pas la trentaine parfaite, des gens normaux quoi !
Little Odessa est un grand quartier qui s’étend le long d’une plage immense. Il s’articule autour de Brighton Beach Avenue, recouverte par le métro aérien. L’ambiance est strange. Ici depuis des décennies ce sont les russes qui tiennent le pavé. Partout les enseignes sont en russe et c’est simple : tout le monde parle russe. Ils ont eu raison d’ailleurs, la plage est classe, bien équipée, avec toujours une large promenade en bois où je croise des joggeurs, des familles et plus qu’ailleurs des vieux qui prennent le soleil peinard.
Je marche je marche et après une pause à regarder les gens passer, autant dire ma principale activité à New York, je rejoins Coney Island. Bon, je m’attendais à découvrir un parc d’attractions plein de charme avec de vieux manèges et des montagnes russes en bois mais tout a été rénové depuis 2008. Il s’agit donc d’un parc d’attraction comme les autres, pas très grand, pas très beau. Je shoote un peu…
En rejoignant le métro je tombe sur un énorme restaurant face à la gare : « Nathan’s ». C’est un lieu « mythique » si on ose le dire, qui vend des hot dogs depuis 1916. La légende veut que Al Capone, Roosevelt, Cary Grant soient venu ici se goinfrer de saucisses ! Pour ne pas mourir idiot j’en achète un, 4 dollars et des brouettes. Bon. La saucisse je dis pas, elle est pas trop mal, mais ce qui me fascine c’est le pain, à peine tu le touche qu’il se détruit dans ta main. Il n’a aucune consistance, fascinant. A tel point que je lorsque je décide de prendre en photo, je ne vous raconte pas la gueule des autochtones face à ce type bizarre, le tee shirt trempé et auréolé de traces de sel suspectes, qui prend en photo le hot dog qu’il vient de s’acheter…. Sur le côté du bâtiment, je découvre l’Amérique dans toute sa splendeur : un mur immense a été aménagé en une gigantesque pub à la gloire d’un concours organisé par Nathan’s, et j’espère que vous êtes assis, d’un concours donc du record de celui qui avale... le plus de hot dogs ! Les derniers gagnants sont en photo géante et il y a même un compte-à-rebours qui défile jusqu’au prochain match le 4 juillet 2013 ! Pour info parce que je sens que vous trépignez de savoir, les deux recordmans actuels sont Sonya Thomas pour les filles avec 45 hot dogs avalés et Joey Chestnut avec 68 hot dogs défoncés, par contre le mur ne précise pas en combien de temps. Bref, du GRAND n’importe quoi.
Retour à Williamsburg. Il ne me reste plus que deux jours à vivre dans le grand délire et je crois que je vais finir en beauté : levé tôt je prends le train de nouveau pour Baldwin (à Long Island voir New York – Jour 6) pour une balade au Nord en forêt avec Thomas et Jessica, et si tout va bien le dernier Batman en Imax ! Dodo maintenant…

New York – Jour 13

Décidément le sommeil est un truc compliqué pour moi dans la grosse pomme. Réveillé hyper-tôt, je me rendors difficilement pour finalement galérer longtemps à émerger sur les coups de 10 heures. Quand je dis « galérer » c’est comme si mon corps ne VOULAIT pas ou ne POUVAIT pas se réveiller complétement. Un peu comme si il était 4 heures du mat’ et que je devais me lever fissa. Anyway, malgré la purée mousline qui compose mon cerveau, je rassemble mes affaires et me voilà de nouveau en route pour Baldwin, la ville où vivent Thomas et Jessica (voir New York – Jour 6). La gueule dans le coton, j’enchaine les trajets en métro pour Penn Station située en plein Manhattan. Contrairement à la dernière fois j’ai bien appris ma leçon et je ne me plante pas pour rejoindre la gare, ce qui vu mon état de fatigue est plutôt pas mal. Je me pose dans le train et roulez jeunesse.
Thomas vient me récupérer dans sa Toyota bleue. Nous rejoignons en 10 minutes la maison des parents de Jessica, qui sont partis en vadrouille pour le week-end. On se pose dans le salon face aux Jeux Olympiques qui ont débuté deux jours avant. On me donne la meilleure place, le daddy’s sofa, un énorme fauteuil avec une poignée sur le côté qui permet de faire sortir un repose-jambe géant. Le top. Un petit coca light là-dessus et franchement que demande le peuple. On discute et vu que le temps n’est pas au beau on décide de ne pas faire de balade en forêt comme prévu pour buller peinard devant les JO. D’autant que ce soir, notre périple doit nous emmener au cinéma à 30 minutes de là pour voir le dernier Batman et vu l’affluence autant ne pas se pointer à la bourre. Je dois dire que vu l’énergie désolante dont je dispose, le cours que prennent les évènements me convient parfaitement.
L’après-midi s’étale donc entre petits sandwichs au rosbif préparés par Jessica, discussion sur la terrasse en bois à l’arrière de la maison et JO sur les chaines américaines. Les JO aux states c’est une couverture médiatique concentrée uniquement sur les épreuves des 500 sportifs américains. J’ai l’impression qu’en France le choix de France télé se fait un peu au-delà des épreuves uniquement tentées par les français. Sur le grand écran du salon défilent donc des épreuves de volley-ball féminin, de beach volley masculin, d’aviron, de gymnastique rythmique, de natation et j’en passe et des meilleures. Au bout d’un moment je me rends compte que les ricains défoncent à chaque fois leurs adversaires dans un grand élan collectif et souriant. Toutes les 8 minutes, les spots de pub affluent au cas où on aurait envie de s’acheter un portable Samsung, une Dodge rouge, une connexion Verizon pour toute la famille. Les spots sont assez peu inventifs, jouant le plus souvent sur des séquences où pleins de gens, partout sur le territoire, communient ensemble. Avec à chaque fois un papa qui prends un nourrisson dans ses bras et/ou un black qui se fait livrer chez lui un colis par un type en chemise rouge ou bleu (au choix).
La fin de l’après-midi se pointe  et Jessica sort de sa sieste. Elle disparaît dans la salle de bain pour la plus longue douche du monde : 55 minutes. L’américaine bat son propre record, le stade est en délire, une médaille de plus dans l’escarcelle outre-Atlantique ! Pub. Entre-temps, une pluie motivée s’est abattue sur Long Island. On se regroupe dans la Toyota direction Deer Park, l’une des nombreuses villes huppées de Long Island. Le trajet sur l’autoroute ne mérite pas d’écrire à ses parents. Ah, si, à un moment donné nous nous faisons doubler par une limousine blanche de 20 mètres de long, gaulée comme un 4X4. « Je veux la plus grande limousine-hummer du monde vous m’entendez ? Oui monsieur le directeur ! ».
Nous arrivons à Deer Park, où 27000 âmes se convainquent d’avoir une vie normale. D’après Jessica, de nombreuses stars new-yorkaises ont leurs maisons dans le coin et franchement on se demande bien pourquoi. A Deer Park, il y a un « outlet », comprenez un grand centre commercial tendance rue-piétonne-et-fausse-fontaine- à-l’italienne avec des magasins spécialisés dans les modèles passé de la mode de l’année dernière. Ça s’appelle « Tanger Outlets » et la société Regal Theater  a eu la bonne idée d’y implanter l’un de ses nombreux cinémas (voir New York – Jour 11). Après avoir trouvé une place de parking, on se précipite pour acheter nos billets mais hé hé hé, pleins de gens ont eu la même idée que nous et la séance de 19H00 est SOLD OUT. Damned ! A 22H30 il reste des places, ouf bien sûr, oui mais… que faire d’ici là ? Un type chargé de mettre de l’ordre dans le peu de neurones qu’il me reste propose alors de faire un bowling. Thomas cherche sur son Iphone et comme quoi la vie est bien faite, il y a un bowling à 8 miles de là (cherches pas sur google je l’ai déjà fait ça fait 12 km en gros) Vendu pour le bowling. On se rapatrie dans la Toyota sous un déluge antédiluvien et nous voilà partis.
Le « DeerParkBowl » a un look de bowling de quartier. De nombreuses familles sont venues sauver l’après-midi pluvieuse de leurs mômes. Des écrans télé diffusent une chaine de base-ball sous une ambiance bleutée, une boule à facette tournoie au plafond histoire de justifier la musique tubesque qui remplit l’endroit. On chope des chaussures et on inscrit nos noms sur l’interface informatique au look années 80 de notre rampe de tir. Thomas s’appellera « Rmax », Jessica « Jzibble » (prononcez Jizibeule ») et pour ma part je prends le seul nom d’emprunt qui me semble acceptable : « Albator ». On s’enchaine trois parties et autant le dire tout de suite Jessica nous a défoncés à chaque fois. Le bowling est pour moi comme le tir à l’arc, l’un des seuls sports pour lequel sans aucune pratique régulière je retrouve à chaque fois des capacités insoupçonnées, qui me permettent ici en l’occurrence de réussir quelques strike. Plus en forme j’aurai pu faire encore mieux, et je garde d’ailleurs un souvenir ému de la seule partie de bowling que j’ai jamais gagnée, dans un coin perdu de Franche-Comté par une nuit de neige, en compagnie de collègues de France 3 Bourgogne, ça ne s’invente pas…
Après cette compétition amicale et joyeuse, il est temps pour notre trio de se téléporter au « Tanger Oultets », histoire de manger un morceau avant la séance de grand spectacle. Nous portons notre dévolu sur un restaurant italien. J’y choisis pour ma part un plat de spaghettis bolognaises très correct. La serveuse devine que nous venons nous gaver de cinéma et ça tombe bien parce que grâce à notre place, nous avons droit à 10 pour cent de réduc’ sur la note, on apprécie. Elle embarque pour ce faire la moitié de mon billet, qu’elle agrafe à la note. Au moment de partir, un latino vient débarrasser notre table et sans que je fasse gaffe embarque la deuxième moitié de mon ticket. En sortant du resto je réalise la disparition. Ouch. Renseignement pris auprès de la serveuse, la poubelle des cuisines reste muette, ma moitié de ticket « customer » s’est faite la belle. On se pointe dans la file du cinéma, prêts à expliquer notre déconvenue au craqueur de billet. Il y a tellement de monde qu’il y a en fait 6 files parallèles, or nous réalisons que nous sommes dans la dernière et nos chances d’avoir de bonnes places bien au centre de l’écran fondent comme neige au soleil. Profitant d’un groupe qui passe à proximité, Jessica, telle une Jason Bourne au féminin, décide alors de passer nonchalamment devant les craqueurs de billet, histoire d’être l’une des premières dans la salle. Son coup réussit : plus de problème de billet ni de place ! Estomaqués par son audace, nous la félicitons en la rejoignant et posons nos fesses dans des sièges qui se basculent en arrière, bien au milieu de l’écran gigantesque qui nous fait face. Oui pasque je vous pas dis encore, mais si on est venu jusqu’à Deer Park dans son Outlet italien c’est parce que la société Regal Theater a investi dans la technologie IMAX, technologie qui permet au spectateur de profiter un écran immense et bombé sur les côtés de, tenez-vous bien, 20 mètres de base, un truc de dingue. Le nec plus ultra de la salle de cinéma si vous voyez ce que je veux dire, avec un son de malade et une qualité d’image de taré. 
Des pubs s’enchainent, des bandes annonces, et le film de Nolan nous emporte dans 2H45 de pur délire où Batman doit sauver Gotham City. Et quelle ville a été choisie pour représenter Gotham ? New York bien sûr, filmée par des vues d’hélicoptères à couper le souffle. Je ne vais pas analyser le film ici, ce serait trop long, mais disons qu’on en a pris la gueule et que c’est fichtrement bien foutu quand aime les films de Batman.
Nous ressortons de là fourbus et gargarisés. Retour à Baldwin, trajet durant lequel nous n’en finissons plus d’analyser la grosse machine de guerre cinématographique que l’on vient de se taper…
Allez, dodo maintenant…

New York – Epilogue

Le battement incessant de la ville ne semble pas avoir de fin. De jour comme de nuit les rues sont bloquées, les trottoirs sont foulés, les ascenseurs s’envolent, se précipitent. Pourtant, parfois, en ces instants que seuls les voyages loin de chez soi peuvent apporter, le temps se contracte, se ralenti, se fige presque. Les photos ne servent plus à rien dans ces instants rares. Seule compte la mémoire, les bribes qu’elle peut récolter, rassembler, comme à la fin d’un film, lorsque le générique tombe et qu’en un instant l’histoire se résume en une sensation mentale claire, émotionnelle, visuelle.
IMPACT 10 secondes. Je marche une dernière fois sur ce bitume éternel, qui forme des milliers de carrés décalés, je lève les yeux. Le bitume est partout, il court les long des façades, il rejoint les nuages, bordés de reflets bleu métallique. La foule à la peau cuivrée me croise, indifférente, pressée, bigarrée, insolente de certitudes patriotiques.
IMPACT 9 secondes. Batman est debout tout en haut du Brooklyn Bridge, insouciant au vide, il regarde la ville survolée par les hélicoptères et les avions de ligne, qui, en une fraction de seconde peuvent désormais, en changeant légèrement leur trajectoire, changer le cours de l’histoire. C’est déjà arrivé et Batman le sait, il n’a rien pu faire. Il n’était pas là de toute façon, il se demande encore ce qu’il foutait à ce moment-là.
IMPACT 8 secondes. Dans les bureaux, dans les officines secrètes, l’argent dématérialisé circule à coups de bouton ENTER, de SHIFT assassins, de serveurs informatiques surchargés, d’engueulades au téléphone vengeresses, de prises de risque contrôlées puis incontrôlables. Les rares qui fument encore descendent jusqu’au béton, s’extraient de la vitrification climatisée, histoire de respirer le souffle chaud que les buildings leur crachent à la hauteur du visage.
IMPACT 7 secondes. Dans le métro, les travailleurs s’assoient les uns à côté des autres, sortant leur ipad hypnotique, leur galaxy machin, leur iphone bidule, connectés avec d’autres solitudes impatientes de rentrer à la maison. Le bruit du métal frotté ne les gêne pas, ils sont nés avec, ils ne l’entendent  plus. L’acier a gagné depuis tellement longtemps car c’est lui qui tient tout en place, lui court dans les murs, sous les rues, dans les cales des ferrys.
IMPACT 6 secondes. Dans le Queens, le quartier qui sera à la mode un jour mais Dieu si ce n’est pas pour tout de suite, on se shoote au 22 mm pour 20 dollars. Les flics déboulent avec leurs sirènes stridentes de jeu vidéo suivis par les ambulances rouges et blanches. La rue est bouclée, un temps. Direction prison, loin de la ville et de ses règles omniprésentes, pratiques et diligentées. La vie continue à 500 mètres de là, sereine et calme comme dans une comédie romantique, car si on ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas non plus son quartier, celui où l’on est né, où l’école et l’épicerie du coin ne sont qu’à 3 blocks et c’est très bien comme ça.
IMPACT 5 secondes. Dans les musées, les dinosaures mangent les Cézanne, braquent les Gauguins. Des jeunes filles à la tête bien faites regardent des vidéos d’avant-garde dans des fauteuils dessinés  au Japon. Les visiteurs photographient tout, dans une frénésie numérique qui aurait donné la migraine à Gustave Courbet. Dans l’entrée, le business des pass de visites fait chauffer les cartes bancaires des voyageurs organisés, venus quelques jours se frotter à la ville d’entre les villes, celle qu’il faudrait avoir vu de toute façon s’il n’y en avait qu’une.
IMPACT 4 secondes. Les enfants jouent dans les parcs, le gant de cuir paternel dans les mains, à la recherche de la balle mythique, qui, peut-être on sait jamais, donnera leur nom à l’histoire de ce pays si grand. Ils digèrent des tacos réchauffés, avalés à la va comme je te pousse, au coin d’une rue, avec maman qui se maquille pendant que papa conduit  la dodge rouge vue à la télé.
IMPACT 3 secondes. Des barrières bloquent les rues. Des types sur les toits regardent vers le haut, à la recherche du snipper improbable. Les flics font le ménage, traversez s’il vous plaît, vite, le Président va passer. Au milieu de son cortège de sirènes, entourés d’ambulances, de motos et de flics surarmés, derrière sa vitre teintée, Obama regrette de ne plus pouvoir se promener seul, sans escorte, dans cette ville où les balades peuvent être si joyeuses, si légères. Au hasard d’une rue, il avait rencontré Michèle, son sac s’était vidé sur le sol, il s’était baissé pour l’aider à ramasser ses petites choses de femme et le charme avait agi. Que de souvenirs, n’est-ce pas Président ?
IMPACT 2 secondes. Assi au pied d’un feu rouge, entouré par les marcheurs qui ne le voient pas, un sdf au regard vide tient une pancarte « Je ne vous ment pas, c’est pour une bière ».
IMPACT 1 seconde. Dans les alcôves intimes, les femmes font l’amour. Bien souvent c’est avec un salaud mais il faut bien faire des enfants, acheter de nouveaux appartements, c’est la ville qui le veut. Parfois, un orgasme point, et dans la respiration courte des instants d’après, la liste des courses et le cadeau pour maman refait surface, comme partout ailleurs.
Je marche sur le bitume éternel. Je suis dans New York, la ville-monde, le village parmi les villages, où le premier contact est facile, où se faire des hugs ne demande que quelques compétences au beach-volley, où Central Park apaise les esprits, éloigne le bruit des pneus chauffés sur l’asphalte, je suis dans New York, la ville des nègres besogneux, des blancs inquiets avides de paix et de tranquillité, pourvu que la vue soit belle, je marche dans mes Timberlands achetées la veille, j’arrive à un croisement. Le petit bonhomme blanc apparait, il clignote, c’est à nous, on peut y aller, je m’engage sur la chaussée, j’arrive au milieu de la rue, je tourne la tête.
IMPACT. Le temps se fige, tout s’arrête. La fille est blonde, elle marche à côté de moi. Elle porte une robe bleue Klein, elle regarde son téléphone, des écouteurs blancs rejoignent ses petites boucles d’oreilles. Derrière elle une myriade de taxis canari attend le signal pour foncer le temps qu’il faudra. Les immeubles s’étendent à perte de vue, formant un V infini, ouvert sur le ciel. Au loin, la silhouette de Batman, en contre-jour sur les hauteurs d’un pont, prêt à nous sauver la vie, au cas-où. La lumière blanche qui coupe la rue donne envie d’avoir une équipe de tournage, là, tout de suite, pour shooter jusqu’à l’épuisement. La fille marche toujours, comme dans un rêve. Elle tourne la tête vers moi, elle ne me voit pas. J’appuie sur le déclencheur de mon Holga.
Ca y est, j’ai vu New York.