Gabriel Goubet

réalisateur

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Gabriel Goubet / réalisateur / director

Ai-je vraiment envie de faire du cinéma ?

Si vous rêvez de faire du cinéma écoutez bien ce qui va suivre : devenez régisseur sur un court métrage.
Devenir régisseur de cinéma, c'est formidable : on en a toujours besoin, et c'est un bon moyen de découvrir le cinéma de l'intérieur. D'ailleurs, ceux qui ont fait de la régie au moins une journée dans leur vie le savent :  "ceux qui n'ont jamais fait de régie, ne savent pas ce que c'est que le cinéma..."
Il vous faudra entre autres choses : contacter les restaurants où l’équipe va manger avec un certain nombre de paramètres spécifiques au rythme de vie d'une équipe de tournage (une entrée, un plat, un dessert, le tout doit être englouti en 20 minutes et ne doit pas coûter plus de 7 euros par personne), réserver les places de parking pour les véhicules techniques en sachant que personne ne respecte les panneaux d'interdictions que vous avez posés, s’occuper de la table régie où chacun trouvera à tout moment de la journée du café chaud et diverses victuailles, aider un serveur à ranger une terrasse de café de 200 places parce que "ça gêne pour le fond du plan", manipuler les secrétaires des institutions locales pour obtenir plus vite toutes les autorisations de tournage, téléphoner à la mère de la maquilleuse qui est chargée d’apporter la chemise du comédien mais qui a un mariage et qui est embêté par que son mari est à Nantes et que c'est sa soeur qui a les clés du petit bureau de la cour dans lequel il y a la chemise et pour la couleur on est plus très sur, parce que la réalisatrice à dit à Sabine que le vert pomme finalement non, prospecter dans un quartier sensible pour trouver une âme charitable équipée d’un compteur EDF "pas trop loin du parking où ça va jouer parce qu'au niveau longueur je suis battu" dixit le chef éléctro, convaincre un gérant de Mc Donald’s dépressif en plein dimanche après midi qu’il vous remplisse vos sacs poubelle de glaçons (ils ont une machine qui en fait des tonnes en permanence) et obtenez ainsi un congélateur géant à la Magyver pour les boissons de la table régie, retourner sur le décor de la séquence 5 pour faire installer le compteur électrique (dommage, la dame est partie faire ses courses et en plus son mari veut pas), récupérer les autorisations de tournage avant la fermeture des bureaux à 16h30 et convaincre le gardien de la mairie de laisser le portail de la cour ouvert une heure de plus pour le camion matos qu'est à la bourre à cause des embouteillages sur la RN4, avaler en vitesse un sandwich déjà entamé et oublié sur la table régie, négocier avec une gardienne d’immeuble irascible un accès pour deux véhicules dans une cour voisine "le problème c'est que Monsieur Meyer n'a pas le droit de vous donner ces clés puisque je vous dis qu'il n'est pas propriétaire de l'estancot c'est à sa femme, et j'aime autant vous dire que...", attendre le gars d’EDF après une âpre négociation avec le mari de la dame et en profiter pour rappeler le type qui doit amener son chien pour la séquence dans le parc, à moins que le plan de travail ne change de nouveau et alors c'est Thierry qui doit relancer le pote à son oncle qui à un fox terrier qui peut faire semblant de mourir surtout si il a pas mangé en fait, refaire du café pour la table régie car l'assistant a dit que y'en a pu et qu'en plus il est froid, redonner confiance à un figurant dont c'est la première fois et qui a le trac de traverser une rue, tenir sous la pluie durant une heure et demi une petite bâche de protection au-dessus d’un projecteur fumant alors que tout le monde est dedans au chaud en train de tourner, donner un coup de balai vite fait sur un trottoir pour la séquence de la rupture, aller tous les soirs à 40 kilomètres de là chercher un bouquet de fleurs fraîches pour la comédienne qui tient un bouquet durant la moitié du film et le bouquet en question est loin parce que gratuit tu vas pas me croire le fleuriste est un ami de la mère de la réalisatrice, tenter de ralentir la circulation au milieu d’une sortie de rocade ultra dangereuse à la tombée de la nuit pour que la voiture travelling puisse passer, réveiller à onze heures du soir un type qui ne vous à jamais vu pour lui demander de déplacer sa camionnette : «Qu’est ce que c’est que cette histoire de tournage à la con ! Vous vous foutez de ma gueule ou quoi, c’est 10 heures du soir ! On emmerde pas les gens à 10 heures du soir ! », faire chaque nuit des tournées en voiture dans un quartier paumé pour retrouver une Fiat 500 avec toit ouvrant aperçue par l’assistante réal’ un soir d'orage, et indispensable pour le dernier plan séquence du film…
Et tout ça, en quatre jours.
En sortant de ce merdier qu’est la fonction de régisseur sur un plateau de cinéma une question fondamentale s’imposera dans votre esprit : ai-je vraiment envie de faire du cinéma ?

 

Lost in l’Alsace

 

Ce matin-là, lorsque j’arrivai sur le lieu de tournage de la séquence 8, je dus me frotter les yeux deux fois pour y croire. Durant la nuit, on aurait dit qu’un raz-de-marée avait tout ravagé. Une brume persistante finissait de se dissoudre et laissait apparaître les camping-cars de la production, embourbés jusqu’aux essieux dans un champ de maïs disloqué. Quelques projecteurs restés encore debout surgissaient çà et là. Au loin, quelques silhouettes grises ramenaient des planches. Je m’avançai un peu, évitant des câbles englués dans la boue presque liquide à certains endroits. Au pied d’une caravane, la Scripte fumait une cigarette, le regard perdu. A l’intérieur du véhicule j’apercevais le Producteur au téléphone. Je ne le voyais pas distinctement, mais je reconnus le ton de sa voix. Un ton connu et en même temps jamais entendu. Ce n’était plus du stress mais de la détresse. Le genre de ton que l’on a lorsque tout est foutu mais qu’il faut bien en finir. La silhouette du Producteur se balançait, se figeait puis repartait.
Quelqu’un cria dans l’immensité blanche et uniforme. Je me retournai : une dizaine de personnes étaient en train de redresser ce qui restait du décor de la séquence 12. La structure métallique agonisa sous l’effort des techniciens puis s‘écroula dans un fracas de barres luisantes. Les hommes, couverts de terre, s’essuyaient les mains sur leur pantalon avant de réajuster leurs gants, comme si il y avait encore quelque chose à faire. Je cherchai du regard la table régie restée dans mon souvenir de la veille installée un peu à l’écart. Lorsque je m’approchai, la désolation était déjà passée par là : une bâche déchirée comme dans les films de pirates claquait au vent au dessus d’une table de camping sur le point de s’écrouler. La machine à café était par terre, plantée à l’envers dans la boue. Un liquide non identifié finissait de couler au goutte à goutte. J’entrai dans le camion le plus proche et tombai nez à nez avec le Chef Opérateur, vieux briscard à la casquette froissée. Les yeux rouges de fatigue, affalé sur un siège en plastique, le Chef Opérateur n’opérait plus. A ses côtés, la caméra, entrailles ouvertes, trempées par l’eau. Derrière l’homme et sa machine, un Assistant passait le souffle chaud d’un sèche cheveux sur des boîtes de pellicules cabossées.
Je ressortis aussitôt du camion, évitant de faire un commentaire quelconque. Plus loin, derrière un tas de matériel recouvert de bâches délavées, je découvris les Acteurs. Assis sur des pneus, ils donnaient l’impression d’attendre qu’on les emmène. Qu’on les emmène loin de ce film catastrophe où tout avait basculé. L’Actrice pleurait et reniflait dans les bras de la Maquilleuse, dont le rimmel avait coulé. Celui qui jouait le rôle du Méchant dans le film, releva la tête et me dévisagea. Un rictus traversa son visage et il se mit à chialer comme un môme. Le Gentil, qui s’était éloigné de quelques pas lui donna une accolade réconfortante. Je réalisai alors que le film était fini sans avoir été fini. Quelque chose avait dérapé. Comme une fatalité inconnue du cinéma, une mouise terrible, qui faisait que parfois les films ne se terminaient pas.
Je retournai vers les camping-cars et croisai plusieurs Electros, silencieux et graves. Le cortège qu’ils formaient transportait une grue désarticulée. Je gravis les quelques marches d’un véhicule-loge abandonné de ses occupants. A l’intérieur, la vie s’était arrêtée. Un nécessaire à maquillage éparpillé, des bouteilles d’eau vides, un cendrier plein, se disputaient l’espace confus de la table centrale. Les rideaux du camping-car étaient tirés, comme pour ne pas voir la désolation de l’extérieur. Un voile de fumée s’échappa de la pénombre. Je m’avançai d’un pas. Le Réalisateur, étrangement calme, les yeux cernés par plusieurs nuits sans sommeil, me fixait l’air désabusé et triste. La cigarette tremblante, il tenta d’articuler un mot mais n’y parvint pas. Puis il soupira, que pouvait-il bien dire ?
Quelques minutes de silence s’installèrent, puis lentement nous nous extirpâmes du véhicule. La luminosité avait changé, le soleil commençait à poindre. La Scripte classait ses documents. Un Assistant courut dans notre direction et fit un rapide bilan au Réalisateur. Les Figurants étaient sur le point d’arriver, la caméra était bientôt réparée et par un changement d’axe astucieux il était encore possible de tourner la scène prévue, malgré les trois quarts du décor détruit. Le Réalisateur eut un sourire étrange et donna quelques instructions. Il rendit visite aux Acteurs et leur dit que tout n’était pas fini, qu’il y avait encore une chance. Un vent d’espoir souffla sur l’équipe en quelques minutes. Des gens sortirent des caravanes, attirés par la clameur des Assistants qui motivait les troupes. Un nouveau plan de tournage circula. La caméra fut apportée, couverte de scotch blanc, comme un pansement bricolé. Les Acteurs s’engouffrèrent dans les camping-cars, accaparant la maquilleuse pour passer en premier. La lumière fut installée. Il ne restait plus que deux projecteurs en état de fonctionner mais le Chef Opérateur riait et s’écriait que de toute façon ce serait encore plus beau comme ça. Un énorme bus déversa au bord de la route des dizaines de Figurants, souriants et dispos, costumés en soldats de la première guerre mondiale. Tout le monde se mit en place. Quelqu’un me donna le clap, celui qui le faisait encore la veille était parti chercher de l’aide et n’était pas revenu. La grue-caméra fonctionnait encore. Elle s’envola dans les airs et se stabilisa. Au loin, des nuages magnifiques se profilaient sur les montagnes. Le Réalisateur attendit quelques secondes – une éternité – puis il hurla le top-action. La première guerre mondiale fit rage durant cinq minutes de plan séquence en cinémascope. Les hommes explosaient, s’écroulaient, tiraient et souffraient. Le Producteur était réapparu, la démarche hésitante, le sourire béat. Son téléphone dans les mains, il regardait le miracle se produire à nouveau. Malgré tout, un film ne s’arrêtait pas, la mécanique artisanale s’était grippée quelques heures, mais tout repartait, quoiqu’il arrive. Au même instant, Le Gentil courait au milieu de la mort, s’agrippait aux tranchées et rejoignait l’Actrice pour la sauver. Au dernier instant, le Méchant, que l’on croyait fini, surgissait et manquait de justesse de faire triompher le Mal.